Juan Munoz

                Un passage estival à Madrid fut l’occasion de découvrir le musée Reina Sofia qui abritait une superbe rétrospective consacrée à un artiste espagnol, mort il y a peu, Juan Munoz. Né à Madrid en 1953, il s’est énormément imprégné de la culture espagnole mais aussi de l’influence des scènes de New York et de Londres où il avait voyagé. Il devint un artiste majeur dans les années 80 et reste considéré comme l’un des artistes les plus marquants de sa génération. Et l’on pourrait ne pas connaître les autres comparses qui composent cette « génération », on s’accorderait malgré tout sur l’usage du superlatif tant cet artiste nous parle, nous touche, nous intéresse, nous interpelle.

La sensation première est celle d’une attraction. C’est un sentiment qui naît parfois dans certaines expositions, que l’on connaisse le sujet que l’on va voir ou non ; il s’agit d’une œuvre qui attire notre œil et qui nous appelle irrémédiablement à elle. Avec Juan Munoz, c’est exactement ce qui se produit. Les premières œuvres présentées sont celles de ses débuts, de grandes sculptures aux dimensions architecturales, des escaliers, des balcons, où se trouvent suspendus des personnages, placés à chaque fois dans des scénarios ambigus, à la fois prisonniers de leur environnement et inatteignables grâce à leur élévation. Frappants par leur réalisme, ces personnages, qui ont indéniablement une histoire derrière eux, ont des traits d’expression fortement marqués, suggérant l’euphorie, l’extase, ou un profond malaise.

Ces sculptures, en bronze, combinent l’aspect dur et froid du métal, mais aussi le côté brut de la glaise, grise ou marron, mais toujours sombre et pénétrante. Comme c’est le cas pour ces deux hommes suspendus sur un banc (Two Seated on the Wall, 2000), tout y est réaliste, du pli du pantalon au col de la veste, en passant par les cheveux presque gominés. Malgré cela domine un côté insaisissable, surréaliste, poétique mais suggérant la méfiance, étrangeté exacerbée par cette farandole de petits hommes sortant de la bouche de l’un pour atteindre celle de l’autre. Symbolisme quand tu nous tiens.

Two Seated on the Wall, 2000, Private collection  The estate of Juan Munoz

           Two Seated on the Wall, 2000, Private collection ,  The estate of Juan Munoz

 Étrangement, l’onirisme n’est pas synonyme de poésie et de beauté. Le thème du rêve, du miroir, du double, s’avèrent en effet dérangeants. Un exemple avec Ventriloque regardant un intérieur double, 1988. En s’approchant de l’oeuvre, on aperçoit cet intérieur d’appartement dessiné sur un diptyque et devant le tableau se trouve un meuble sur lequel trône un être humain de très petite taille, à mi-chemin entre l’enfant et la poupée. On comprend vite le procédé de mise en abyme, le spectateur en train de regarder le ventriloque, qui regarde cet intérieur, qui est peut-être le sien. Ce qui surprend beaucoup plus, c’est quand le ventriloque s’anime et sourit, derrière nous, d’un sourire inquiétant, progressivement, ce que le spectateur, bien que de dos, sent et intègre dans son espace d’occupation. La surprise est forte, de même que le malaise qui nous gagne. Juan Munoz a beaucoup travaillé à la création de sculptures animées, qui jonglent notamment entre un caractère ingénu et faussement enfantin. Encore plus caractéristique de son travail est cette invitation à l’introspection que l’artiste fait au spectateur. Il dit à ce sujet : « le spectateur devient tout à fait semblable à l’objet regardé et ce faisant, peut-être que le premier devient l’objet des regards ». Semblable à l’objet regardé ? Interrogation qui nous malmène puisque la sculpture présente des signes d’ « anormalité », des défauts physiques, une petite taille, des yeux à moitié clos qui évoquent l’aveuglement. En somme, un regard critique à porter sur soi et sur l’humanité qui nous apparaît ici déformée.

Une de ses œuvres les plus connues est Conversation Piece, 1996, où plusieurs figures « boulesques » sont littéralement mises en scène, en interaction les unes avec les autres, suggérant les dynamiques qui prévalent au sein d’un groupe. Le terme de mise en scène est central dans l’œuvre de Munoz, car il met en mouvement une sculpture, souvent humaine, dans un environnement architectural, mais il met également en scène  le spectateur par la façon dont il nous oblige à regarder l’oeuvre. On se tord, on se dresse sur la pointe des pieds, on lève la tête pour saisir des personnages en hauteur, on déambule au milieu de ces derniers, dans une proximité parfois oppressante. Juan Munoz parvient ainsi à nous faire porter un regard différent sur ses sculptures.

Conversation Piece était particulièrement bien mise en valeur au Musée Reina Sofia, puisque la dizaine de sculptures qui composent l’œuvre occupaient toute la longueur d’un balcon. Ces personnages, aux yeux mi-clos, sans chevelure, aux bras normaux mais buste bouffant qui se dilate jusqu’à devenir une boule, sont stupéfiants. Chacun y verra ce qu’il voudra mais on a la sensation d’un ballet d’hommes et de femmes, ou plutôt d’êtres mi-homme mi-femme, d’une grâce et d’une légèreté étonnantes, alors même que ces figures sont ancrées dans le sol par tout le poids de leur lourd matériau et qu’elles pourraient sembler mal à l’aise sur leur socle. Dans un silence énigmatique, ces figures communiquent entre elles et l’on tente, en déambulant parmi elles, de déceler ces « morceaux de conversation », de brefs instants d’intimité.

Conversation Piece, 1996, Private Collection  The estate of Juan Munoz

                    Conversation Piece, 1996, Private Collection ã The estate of Juan Munoz

Juan Munoz a beaucoup attendu avant d’exposer son travail. Avant cela, il fut commissaire d’exposition et préféra présenter ceux des autres. Heureuse chance qu’il y ait renoncé. Sculpteur magistral, il était également dessinateur hors pair et écrivain. Le Musée de Grenoble lui a consacré une exposition en 2007. La Tate, à Londres, lui a rendu hommage l’année dernière lors d’une rétrospective d’envergure. À quand une grande présentation de son œuvre à Paris ?

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Une réponse à “Juan Munoz

  1. J’adore les types « boulesques » on dirait un jouet que j’avais tout petit. Sinon merci de faire connaître cet ex-commissaire (comme quoi…) qui est vraiment intéressant.

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