Les micronations du monde 2.0

Dans un monde toujours plus mondialisé où triomphent les enjeux internationaux et les systèmes d’information globaux qui annonceraient l’abolition des frontières, on voit se multiplier les sites Internet proposant la création de véritables États. Une approche virtuelle du concept ancestral de micronation.

J’ai découvert l’idée de micronation en février 2007. Le Palais de Tokyo présentait l’exposition ÉTATS (Faites-le vous même). Organisée par l’artiste Peter Coffin, l’exposition réunissait un panel de micronations, états souverains, nations-concepts et autres. Toutes ces nations fabuleuses se présentaient comme une « réponse créatrice au climat politique global ». C’est en arpentant cette galerie de drapeaux inconnus au bataillon que je suis tombé sur la République Transnationale qui offrait la naturalisation aux visiteurs. Contrairement à la plupart des micronations, sécessionnistes, la République Transnationale se veut supranationale, se basant sur la société planétaire plutôt qu’une entité territoriale. Après avoir lu leur simili de constitution, j’ai acquis la citoyenneté transnationale au milieu de ce qui ressemblait à une conférence de mini pays non-alignés.

Cette micronation se sert principalement d’Internet pour exister et communique par mail avec ses citoyens. Il faut alors soulever la question du rôle d’Internet dans l’éclosion de ces nouvelles entités politiques. Ces entités d’un nouveau monde, d’un monde 2.0.

Il est nécessaire de revenir bien avant l’ère numérique pour comprendre les motivations de ces mouvements indépendantistes, dans « l’arrière-boutique du monde », selon l’expression de Roger Brunet, géographe et éminent directeur de recherche au CNRS. L’historien Bruno Fuligni a publié en 1998 un ouvrage de référence sur le sujet : L’État, c’et moi. Histoire des monarchies privées, principauté de fantaisie et autres républiques pirates. Dans ce travail de recherche, il analyse, recense ce qu’il appelle les « cryptarchies » (néologisme qui désignaient autrefois les sociétés secrètes) et aborde déjà le concept d’État virtuel. De l’Antiquité à Internet, de la commune libre de Montmartre au Royaume de Patagonie, l’auteur explore la diversité de ces États non reconnus et leurs motifs. Il y a l’ambition coloniale, l’escroquerie, l’utopie, la réaction monarchique ou même le simple canular, d’hommes excentriques s’autoproclamant monarques – cryptarques – qui ont pris au mot le « droit des héros à fonder des États » de Hegel.

Les exemples rivalisent d’extravagance. Un postier de Liverpool proclame l’indépendance de son pavillon. Une maison de Rueil-Malmaison constitue la République populaire de Fira. La principauté d’Outer Baldonia, fondée en 1948 par un lobbyiste de Pepsi Cola – le Prince des Princes d’Outer Baldonia -, est le seul état du monde libre à avoir déclaré (ouvertement) la guerre à l’URSS. À 5 ans à peine, Eric Lis revendiquait la propriété de 2,3 m2 à Montréal, l’empire d’Aerica, avec une loi de repli sur soi si les choses devaient mal tourner dans le monde. John Lennon et Yoko Ono ont eux fondé, un 1er avril, la Nutopie, un État conceptuel qui ne reconnaît pas d’autres lois que les lois cosmiques.

Réalité territoriale ou stricte imaginaire, Fuligni constate que ces « républiques pirates » ne sont en aucun cas des utopies – idéal abstrait et fin de l’histoire -, mais des micro États existant en acte. Et la majorité d’entre elles souhaitent se faire admettre dans le concert des nations. Il en va de même pour les micronations dites virtuelles. Autre constat, celui de la prédominance de l’origine anglo-saxonne des micronations, sans doute à cause de son sens exacerbé de la propriété privée, conclut l’historien. Si la plupart de ces « territoires de pacotille » se sont dotés de symboles distinctifs (drapeau, hymne, devise, constitution, timbres…), très peu sont ceux qui assurent les fonctions régaliennes minimales. Jusqu’à la fin du XXème siècle, la grande majorité des micronations revendiquent également un territoire précis, avec une relative légitimité. Une ancienne plateforme militaire britannique située dans les eaux internationales est ainsi occupée par la principauté de Sealand, une micronation rappelant Waterworld.

Un nouveau monde

Le géographe Frédéric Lasserre, dans un article intitulé « Les hommes qui voulaient être rois. Principautés et nations sur Internet », publié sur le site Cybergeo, constate que depuis l’avènement d’Internet, on assiste à une réelle déterritorialisation. Les possibilités des nouvelles technologies, dans la communication ou la mobilité des capitaux, agissent sur l’évolution des États. Ainsi les micronations se pensent de moins en moins en termes d’espace. Selon le géographe, l’État  post-moderne lui-même devrait « affirmer la possibilité d’une citoyenneté non territoriale » et prendre conscience des « dangers des revendications territoriales et de ses conflits ». Comme si le modèle « micronational » virtuel devait s’adapter aux réalités gouvernementales.

C’est ce que défend d’une façon holiste La République Transnationale ; l’abolition des frontières territoriales car « la Mondialisation a besoin de Démocratie ». Selon cette (micro)organisation, les enjeux s’internationalisant, le monde a besoin d’une représentation citoyenne globale.

Les cryptarchies virtuelles inventent une nouvelle forme de communauté politique, « entièrement désincarnée et détachée de la territorialité ». La micronation devient alors légitime grâce au réseau Internet, au forum qui permet aux citoyens de s’exprimer. Sur le web, on assiste à l’instauration d’une nouvelle diplomatie. Les appareils d’États se tissent aux quatre coins du monde avec des cyber ambassadeurs qui établissent des relations diplomatiques avec d’autres micronations. Ces États pirates on-line sont aussi soucieux du protocole que leurs ancêtres territoriaux. Avec toujours la même préférence pour le système monarchique.

Les micronations virtuelles attirent, selon Frédéric Lasserre, les internautes qui ont ainsi l’impression de participer au processus de décision et de construction d’une communauté. Une impression tarie dans nos États archaïques. Selon Fabrice O’Driscoll, de l’Institut Français de Micropatrologie (l’étude des micronations), cité par Lasserre : « Ces micronations ont toutes un point en commun. Elles marquent une tentative de rupture avec un environnement politique dans lequel les citoyens ne se reconnaissent plus ».

La majorité de ces entités satellites assument leur côté jeu de rôle, plaisantin. Frédéric Lasserre remarque néanmoins que l’ambition finale est souvent « de quitter le monde du virtuel pour s’enraciner dans celui du réel par l’intermédiaire d’un vrai territoire ». Selon le géographe Gilles Fumey, cet ancrage territorial reste, pour l’homme, « un antidote à toutes les formes d’organisation qui le dépassent ». Ainsi les rencontres entre virtuels compatriotes se multiplient IRL (pour In Real Life). Les républicains transnationaux se réunissent  par exemple pour intervenir dans des forums mondiaux. On ne prend pas ici en considération les micronations virtuelles se situant dans des « métavers » comme Second Life, ou les ImagiNations, animées par un seul « joueur ».

L’investissement des internautes qui se donnent corps et âme à leur citoyenneté 2.0 peut faire pâlir Éric Besson. Un écho minimaliste au débat sur l’identité nationale. Une micro-idée pour repenser l’idée de citoyenneté.

 

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2 réponses à “Les micronations du monde 2.0

  1. Bel article synthétique sur le sujet.
    Je suis moi-même « tombé » dans les micronations depuis quelques mois…
    C;est agréable de tomber sur une prose qui s’interresse au phénomène plus qu’à son folklore.

  2. Pingback: De Gaule aurait-il créé la France Libre dans Facebook ou Seconf Life ? « La Toile de David Abiker·

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