PRESSed in a book – Solo chorégraphique magistral de Pierre Rigal

Ce soir prend fin un spectacle, peut-être trop passé inaperçu, qui eut lieu au Théâtre de la Cité Universitaire, à Paris. Pourquoi en parler alors si le spectacle n’est plus d’actualité ? Car il ne faudra pas rater le prochain, et pour ce, il faudra vite le repérer.

Pierre Rigal, ancien athlète, investi depuis 2001 dans le champ chorégraphique, nous offre un spectacle original, « Press », minimaliste, c’est le cas de le dire, sur une idée brillante servie avec profondeur par une interprétation toute en nuances. En résumé, un homme seul, en costume-cravate noir, est enfermé dans une boîte ouverte sur le public, de 3m de longueur sur 2m de hauteur et de largeur.

Sur une musique, ou plutôt une bande-son produite en direct, l’homme assis prend vie et conscience de son nouvel environnement. Quel est-il ? Quatre murs, vides, gris, une chaise, et une caméra fixée au plafond, seule compagne de sa lutte et simple témoin de son impuissance. La première image qui vient à l’esprit est bien sûr celle d’une cellule, d’un enfermement oppressant qui confine à la claustrophobie. On pense ainsi à l’enfermement en guise de punition, de châtiment, ordinaire ou divin. Un livre m’est alors revenu, « Le dernier Jour d’un condamné » de Victor Hugo où sont décrits les derniers instants d’un homme dans sa cellule, avec toute sa peur, son angoisse et sa faiblesse. Les courants qui traversent Pierre Rigal, ces forces magnétiques qui le transpercent et le font souffrir par moment, figurent en partie la volonté de s’échapper. S’échapper ou la tentative de s’échapper représente la première étape après l’éveil. Il met ainsi ses mains à plat contre le haut du mur du fond, sur la ligne définie par un faisceau de lumière qui rappelle celle du jour pénètrant dans l’obscurité d’une cellule. Au contact de la lumière, ses mains prennent vie, comme si elles sentaient la chaleur, elles transmettent l’espoir de retrouver l’air libre. L’instant d’après, l’espoir est anéanti et la lumière disparaît. Il faut ici mentionner le travail magnifique de la lumière orchestré par Frédéric Stoll qui est également à l’origine de la création de cette boîte adaptable. La lumière nous plonge dans différents univers, et ce dans un accord parfait avec la musique, univers tantôt mystérieux, tantôt littéralement oppressant.

Dans un premier temps surpris, le spectateur est gagné par une agitation, une certaine angoisse et crispation dont la cause essentielle est le rétrécissement de cette boîte, qui au son d’un sample récurrent, s’abaisse d’une vingtaine de centimètres à chaque fois. Panique à chaque descente. L’homme lutte et rivalise d’ingéniosité pour contrer cette machine.

La référence à Kafka a naturellement été faite. Comme dans les romans de Kafka, le héros n’en est pas un, il est l’archétype de l’homme ordinaire, sans identité, cet homme en costard cravate, qui rappelle étrangement K. travaillant dans les bureaux de sa banque dans « Le Procès ». Tout comme les personnages de Kafka, nul ne peut se soustraire à l’inéluctabilité du destin, mais tout au plus le repousser. C’est ce qui se produit dans la pièce quand tout à coup, le plafond ayant presque rejoint le sol remonte subitement jusqu’à redonner à la boîte sa taille réelle. Vague espoir qui sera à nouveau anéanti. Comme il est dit sur le descriptif, on peut voir cette scénographie comme « une imagination acrobatique pour tenter d’échapper à son destin ».

La boîte, espace qui est le nôtre, au fond bien vide et bien morose ? Pas seulement. Le spectateur est invité à développer de nombreuses interprétations, suggérées notamment par cette voix robotisée, porte parole de l’homme en costume noir : « The world is in my head ; I have a kitchen in my head ;  I can invite two friends in my head ». L’homme, déjà potentiellement aliéné par la société qui le fabrique, devient prisonnier de son propre esprit, lutte qui s’incarne dans ce corps qui se débat et tente de résister.

Le tragique résulte de cette dénonciation en filigrane et par l’inéluctabilité du destin qui rend vain tout espoir de s’évader. Mais le comique est aussi présent, comme si la dimension humaine ne voulait cesser d’exister et Pierre Rigal nous fait rire et sourire. Dans les positions les plus loufoques et improbables, le personnage sur scène n’oublie en aucun cas de réajuster son nœud de cravate, veille à refermer le bouton de sa veste, à rectifier le pli de son pantalon et adopter la posture la plus élégante possible. L’obsession du détail et l’effort dans le drame, nous tentons de contrôler ce qu’il est en notre pouvoir de contrôler.. . Les apparences.

La salle était pleine, et bien que le théâtre se situe dans une cité universitaire, le public était hétérogène (allez, n’ayons pas peur des mots, beaucoup de personnes âgées pour un spectacle qui peut paraître « concept »). C’est pourtant sans surprise étant donné la qualité du spectacle qui a déjà séduit au Japon, en Australie, en Thaïlande et en Angleterre évidemment. Coïncidence sans incidence, j’avais vu la veille le spectacle de Boris Charmatz, hommage à Merce Cunningham, au Théâtre des Abbesses que j’attendais avec impatience, et qui m’a profondément déçue et plongée dans un profond sommeil.. Je pensais passer à côté des nouvelles formes d’expression corporelle, me montrant peut-être trop hermétique aux évolutions de la danse contemporaine et à ses problématiques. Mais PRESS est un plaisir d’audace, d’esthétique, qui nous plonge dans la réflexion et nous chahute, prouvant ainsi que même les profanes peuvent être touchés par la grâce…

 

Plus d’informations et prochaines dates sur http://www.pierrerigal.net

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