Dis-moi qui tu hais, je te dirai qui tu es

En dehors de l’inquiétante étrangeté que fait naître chez moi l’idée de sentiment d’appartenance à une terre, la brûlante question de l’identité nationale, retombée en ces jours de fête, me donne envie de remuer quelques éléments qui peuvent nous paraître des évidences mais que l’on peut marteler en ces temps de mise au point patriotique.
Je remarque combien ce débat est faussé, ce que ses organisateurs ne manquent pas de prouver en acte depuis quelques jours, au cas où. Un débat que l’État initie, qu’il organise. Un débat que l’État oriente par sa formulation et par le questionnaire transmis aux préfets chargés de le mettre en œuvre. Rapprocher « identité nationale » et « immigration », limiter ce débat à ce seul rapprochement, c’est compter sur le poids de l’entre-deux lignes, sur la force de l’implicite que contient ce petit mot « et » : on y met tout ce qu’on veut, et surtout ce que l’on n’oserait pas même se formuler intérieurement. En l’occurrence une peur grandissante de l’Islam, mue par risques réels et phantasmes. Marcel Gauchet a rappelé tout récemment que cette peur, portant sur une minorité, est celle d’une majorité se vivant comme une minorité. Notons qu’il s’agit ici de l’impression d’une mise en minorité, opérée de l’intérieur, parfois insidieusement, et vécue peut-être comme d’autant plus violente.
Tout ceci, tandis que la question de l’immigration est grevée du problème, remontant à quelques décennies déjà et bien rarement abordé officiellement, de l’intégration d’immigrés fort nécessaires. Accoler « identité nationale » et « immigration », c’est bien orienter le débat, et sans doute pas vers les problèmes que nous pouvons rencontrer dans l’immigration estudiantine : c’est une immigration et une intégration particulières qui sont visées… Accoler ces termes, c’est notamment établir un lien d’exclusion mutuelle entre les deux membres de l’intitulé, malgré le « et » trompeur, une relation que l’on peut supposer d’opposition, vues les orientations du fameux questionnaire, et les quelques dérapages révélateurs de nos élus.

Cependant, soulever cette question de l’identité nationale n’est peut-être pas infondé.

Et la formulation de la réflexion à laquelle le bon peuple est invité peut ici encore éveiller l’une des vieilles pulsions de celui-ci : si identité nationale il y a, chacun sait confusément qu’elle s’est construite principalement dans des moments de crise (Révolution, Commune, Seconde guerre mondiale, Mai 68 entre autres), et justement par différence, plus particulièrement par opposition à un autre (personne, idéal, modèle politique) que l’on refuse, que l’on combat. Et ce pourquoi l’on se bat dans ces instants critiques compose une part de l’identité nationale. Le problème réside donc, notamment, dans ce contre quoi l’on se construit. Repenser l’identité nationale ne doit pas se faire contre l’immigré, qui plus est fantasmé. Cette figure d’immigré me rappelle celle, très vieille, de la sorcière dont traite Michelet et que Roland Barthes reprend d’après lui : parce qu’elle renvoie une image particulière, étrange, d’eux-mêmes aux hommes, ils la rejettent et en font par-là même un facteur de cohésion sociale…

On peut peut-être parler d’identité nationale, parce qu’il existe le sentiment plus ou moins diffus d’une unité, qui regrouperait la collectivité autour de quelques grands dénominateurs communs. Ceux-ci relèvent entre autres du passé : culture, histoire (ensanglantée) et culture politiques, mais ces éléments ne doivent pas être les seuls fondements de cette image nationale, parce que l’idée de nation ne perdurerait que dans de la défense d’un squelette : il faut préférer les vivants ; et concevoir que cette possible identité est évolutive. Il ne s’agit pas de la France éternelle ici, mais de ce qui, à travers les changements et la réflexion sans cesse à renouveler sur le passé, peut former une cohérence.
Ainsi, la France offre encore bien des attraits pour les prétendants à l’immigration. Paradoxalement, nous sommes dans une période où l’on met à mal ce qui me paraît justement caractériser « la France ». Il s’agit justement de ce qui la rend attractive et nous apparaît, ou pas, comme des évidences – mais qu’il est bon de rappeler et de remettre sur pied – : le principe de laïcité, l’existence d’une Sécurité sociale, l’idéal d’une formation par l’école de l’esprit critique du citoyen (la transmission, même aux Terminales S, d’une connaissance de l’histoire et de la géographie), … Et cette période est justement celle durant laquelle notre génération (18-25 ans actuellement) se forme. Celle-ci n’a pas eu à se confronter à l’un de ces moments vecteurs de redéfinition de ce que l’on veut pour son pays, de ce que c’est que vivre en rapport avec des compatriotes, que l’on n’a de surcroît pas choisis (il s’agit des compatriotes). Cette génération n’a pas non plus pris encore l’initiative de provoquer ce moment… C’est donc qu’il y a à réfléchir sur un « vivre en France » qui doit prendre la forme d’un vivre-ensemble : la question de l’identité nationale est valide si elle est prise dans le sens d’une interrogation sur ce qu’est le politique, le quotidien des habitants d’une grande Cité qui prend – là réside l’une des difficultés – les dimensions d’une nation géographiquement étendue.
Or le politique comprend aussi les choix de ces citoyens dans leurs rapports à ce qui leur est extérieur : à l’étranger géographique (UE, « communauté internationale ») et à l’étranger humain. Ceci pour souligner que, seulement dans ce cadre, l’immigration, abordée selon toutes ses facettes, trouverait une place dans un débat honnête et valable, une place qui ne serait alors ni à majorer, ni à minorer.

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