INVICTUS : DERRIERE L’ARC-EN-CIEL, L’HISTOIRE EN NOIR ET BLANC

Un casting parfait pour un réalisateur génial, tout le monde a entendu parler du dernier Clint Eastwood: Invictus, avec Morgan Freeman en Nelson Mandela, et Matt Damon en capitaine de l’équipe de rugby d’Afrique du Sud, qui est sorti la semaine dernière sur nos écrans. Les critiques sont dithyrambiques (on parle d’un « Clint Eastwood –producteur et réalisateur du film – au sommet de son art »), le film fait 866.000 entrées en France la 1ère semaine (Warner) et le magazine ECRAN TOTAL annonce un cumul à 3.5M de spectateurs….de quoi se laisser enthousiasmer par le projet, surtout quand on a encore fraîchement en tête les scènes du magistral Gran Torino, et pourtant…

En 1994 l’élection de Nelson Mandela consacre la fin de l’Apartheid. L’Afrique du Sud est alors une nation profondément divisée sur le plan racial et économique. Mandela a l’idée géniale, entre autres, de miser sur le sport pour unifier le pays, et soutient la calamiteuse équipe de rugby sud-africaine, le symbole par excellence de la culture afrikaner, et son jeune capitaine, François Pienaar.

Il refuse de changer les couleurs et le nom de l’équipe, et plutôt que de s’offrir une revanche sur ses bourreaux d’antan, Mandela décide de leur tendre la main. Cette stratégie politique laisse peu à peu place à une stratégie humaine (« this is not a political calculation it is a human calculation ») et le sport fait tomber les premières barrières raciales. L’Afrique du Sud, pays organisateur de la coupe du monde 1995, est contre toutes attentes, sacrée championne du monde, et Nelson Mandela, vêtu du maillot gold and green des Springboks, remet la coupe au capitaine et gagne son pari : rapprocher deux populations au passé ennemi, sous un même maillot, un même hymne et un même drapeau. C’est ce moment passionnant de l’histoire de l’après-apartheid qu’a décidé de nous raconter Clint Eastwood. Morgan Freeman interprète à merveille Mandela et la relation qu’il entretient avec le capitaine des springboks, qu’interprète avec justesse Matt Damon, est tout à fait crédible. On est en effet sincèrement touché par l’homme et son combat, sa foi en l’être humain, son histoire gravée dans la mémoire de tous.

Mais Eastwood n’est pas au sommet de son art, loin de là. En fait pour être tout à fait honnête, ce film est franchement décevant, et l’on en sort assez énervé car la mise en scène, la forme « visuelle» du récit, est totalement inadaptée, et le propos, pourtant au service d’un message de paix et de fraternité, caricaturé.

Tout d’abord, et à titre d’exemple, certes plus anecdotique que le reste, on se doit de parler en amateurs ou du moins en connaisseurs de rugby, de la piètre façon dont ce sport est mis en scène. Si les mouvements de caméra à tout va, les phases de jeu au ralenti, les gros plans sur fond de ciel bleu et les bruitages exagérés, épousent les gestes et le rythme du football américain, ou du moins l’expérience filmée, télévisuelle, que l’on en a (visionner L’Enfer du dimanche, le film jubilatoire d’Oliver Stone avec Al Pacino et James Woods, ou bien tout simplement un match du Superbowl), ils sont inaptes à saisir le mouvement, la gestuelle et la vitesse du rugby. La scène du Haka néo-zélandais par exemple, ultra découpée, frôle le ridicule. Dans la tradition d’un mauvais clip MTV, les plans, d’une durée de deux secondes max, s’enchaînent les uns après les autres au ralenti, et on est tout de suite « sorti » du film. Bref France Télévision n’a rien à envier à Hollywood, aux équipe techniques et au budget d’un tel film : un plan large (et fixe !) aurait suffit pour saisir l’ambiance électrique qui accompagne le chant Maori… Soyons clair : on n’en voudra jamais à un réalisateur de ne pas totalement maîtriser la représentation d’un des thèmes mineurs de son film.

Pensons au champion de tennis qu’est censé interpréter Jonathan Rhys-Meyers dans Match Point : le jeu de l’acteur ne convainc pas –il n’a clairement jamais touché à une raquette de sa vie- mais Woody Allen a l’intelligence –et le talent- de le filmer d’une manière neutre, un simple champ contre champ avec le filet, et le spectateur en retour l’accepte et n’y fait plus attention. Il décidera inconsciemment de ne pas se bloquer sur ce détail. Il n’est donc pas un véritable « obstacle ». Ici à l’inverse, le rugby est essentiel, il est le décor formidable d’une grande aventure humaine. Or Eastwood, qui manque ici d’humilité et de discernement, préfère tourner les matchs de rugby « à l’américaine ». Les secondes deviennent des minutes et les minutes deviennent des heures, les violons s’excitent et les joueurs-clowns déambulent et se cognent au ralenti dans un grand vacarme de mauvais doublages dignes d’un mauvais Jackie Chan…. Nous pourrions aussi nous attarder sur la cécité volontaire du réalisateur qui ne met pas en scène les multiples essais refusés français en demi-finale quand les Springboks s’imposent 19 à 15, ni ne fait allusion à l’état physique des néo-zélandais, tous malades avant la rencontre –beaucoup de professionnels du monde du rugby racontent encore aujourd’hui que les All Blacks auraient été drogués par les organisateurs Sud Africain en charge de la restauration des équipes.

Mais cette mécanique émotionnelle devient plus écoeurante encore, quand c’est  pour mettre en scène le rapprochement entre les Blancs et les Noirs d’Afrique du Sud qu’elle est mise en œuvre. La longue séquence de fin : la finale de la coupe du monde disputée contre la Nouvelle-Zélande, qui s’étend sur une bonne vingtaine de minutes, est censée révéler, en bonne scène climax du film, à l’aide d’un montage parallèle entre les multiples intrigues, lieux et personnages du film, le rapprochement des Noirs et de la minorité blanche.

C’est à ce moment qu’Eastwood va trop loin et s’adonne à un art qui n’est pourtant pas le sien, celui de l’Hollywoodianisation la plus ringarde de l’histoire, et de la pornographie des bons sentiments. Matt Damon saute au ralenti avec sa coupe, Noirs et Blancs se prennent dans les bras, la gouvernante noire fond en larme de bonheur au côté de son son employeur  raciste  qui quelques heures avant la rencontre ne comprenait pas pourquoi son fils, le capitaine des Springboks, lui avait réservé une place, deux policiers afrikaners, qu’Eastwood nous présente visuellement comme inhumains, méprisant le « slumdog» atteint de Kwashiokor qui est venu écouter sur le caniveau la radio de leur voiture qui retransmet le match, le prennent dans les bras comme un fils quand l’Afrique du Sud est sacrée championne…

C’est trop. Le film en devient caricatural, grotesque et erroné. Le rugby a été un symbole mais n’a pas en l’espace de quelques semaines réussi de tels miracles. Les blessures qu’ont laissées ouvertes l’Apartheid n’ont pas cicatrisées du jour au lendemain. Notons à ce sujet qu’il n’y avait qu’une micro minorité de Noirs présente dans le stade le soir de la finale comme le rappelait il y a quelques jours l’ancien entraîneur du PUC et des espoirs du XV de France Daniel Herrero qui était présent dans les tribunes. On connaissait le penchant manichéen du réalisateur, mais on ne connaissait pas un tel manque de subtilité et de finesse dans l’analyse et  dans la mise en scène. La façon dont le sujet est traité est vulgaire car il a recours à une simplification volontaire mais « pratique », de l’histoire. Ce qui dérange ici ce n’est finalement ni le rugby, ni les ralentis grotesques montés sur fond de tubes Walt Disney, c’est cette sorte d’embellissement filmique volontaire de l’histoire, qui consiste à ne concentrer l’attention du spectateur que sur le traitement d’un événement,  et d’occulter une réalité bien plus complexe et nuancée que celle qui nous est représentée à l’écran. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une falsification de l’histoire, mais de l’utilisation d’un passé proche, dont le but est d’ en faire un joli spectacle, rassurant sur l’état de l’humanité, un « feel good movie ».

Ce qu’il faut dénoncer ici c’est cette volonté de faire “sensation”,  car bien que le cinéma soit un spectacle, un divertissement, cette démarche, ici est   déontologiquement douteuse, puisqu’elle consiste à balayer d’un grand rayon de soleil toutes les parties, les plus obscures de l’histoire d’une population par souci d’efficacité émotionnelle. Cette démarche est dangereuse, car si l’on ne tolère pas à juste titre la réécriture de l’histoire, la rendre possible et la célébrer sous prétexte qu’ elle est empreinte de bons sentiments est déplacé. Elle vient décrédibiliser en retour la grandeur et le courage extraordinaire de Nelson Mandela.

Où commence le devoir de mémoire pour un cinéaste? Qu’est il arrivé a Clint Eastwood qui n’interroge plus la situation, la complexité de ses personnages, la communication faite autour des événements, les raccourcis, les simplifications ? Qu’est-il passé par la tête du réalisateur de Mémoires de nos pères et de Lettre d’Iwo Jima qui filme la terrible bataille de la seconde guerre mondiale des deux côtés, se refusant à l’interprétation unilatérale de la tragédie ? Qu’est-il arrivé à l’entraîneur désabusé de Million dollar baby, que sa fille fuit et n’arrivera jamais à pardonner, à l’avocat de Jugé Coupable et au héros amer de Gran torino? A ces histoires et ces personnages complexes avec leur part d’ombre et de lumière ?

Le talent d’un grand réalisateur ne vient pas de sa capacité à saturer et contraster au maximum ses images pour appuyer son point de vue, ou sa vision, mais à mélanger sur sa grande palette avec inspiration et intelligence  un maximum de couleurs. La fin de l’Apartheid sud-africain, et l’expérience de la diversité que signifiait la coupe du monde de rugby, marquée par l’émergence d’un symbole fort: l’arc-en-ciel, s’y prêtaient pourtant bien.

 

 

 

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2 réponses à “INVICTUS : DERRIERE L’ARC-EN-CIEL, L’HISTOIRE EN NOIR ET BLANC

  1. Ton article est intéressant et agréable à lire.
    Néanmoins pour avoir vu le film après avoir lu cet article je ne suis pas du tout d’accord avec ton analyse. Ce film est un film et ce n’est jamais en un film qu’on réussira à mêler les couleurs comme tu dis des souffrances de l’Apartheid, du combat de Mandela, et de la suite des évènements. Tu noteras d’ailleurs que ce n’est pas la prétention de Clint Eastwood. Il a voulu tout concentrer sur la force et la stratégie politique de Mandela qui, sorti de prison, a très vite compris les points de ralliement, et a su trouver dans le rugby (sport qu’il détestait) la source d’une unité nationale certes fictive et dérisoire parce que temporaire mais qui tombait à pic et donc nécessaire. C’est tout le sujet du film et rien d’autre.
    Ton article laisse entendre que le film occulte les difficultés qui ont été rencontrées à la fin de l’Apartheid? Il ne faut peut-être pas croire le spectateur aussi naïf que tu ne le fais… Ni croire l’approche du film aussi manichéenne que tu ne l’as perçue! Encore une fois ce n’était pas le sujet du film!
    Pour un film du genre je n’ai pas non plus trouvé qu’il s’adonnait à une pornographie de bons sentiments: de la profusion de joie à la fin? Le sport est l’opium du peuple: Qui n’a pas bondi dans les bras de son voisin inconnu le soir de la coupe du Monde en 1998?
    Justement, le film m’a plu pour la note positive qu’il laisse en tête quand on quitte la salle, en me rappelant qu’il y a des évènements qui rapprochent et réunissent. C’est aussi le rôle du cinéma, sus aux sceptiques!

  2. Vraiment très bien dit et très bien senti.
    Je partage les mêmes impressions.
    Déçue, car j’avais trouvé Gran Torino exceptionnel..
    Merci de partager ces quelques lignes.

    Camila

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