Obama 2.0 : les excès de la démocratie participative

Tout le monde s’entend sur le rôle bénéfique des nouveaux médias, réseaux sociaux en tête, dans l’élection de Barack Obama en 2008. Les spécialistes n’y voyaient qu’une approche marketing, purement électoraliste. Mais voilà que le 44ème président bouleverse les codes de communication de la Maison Blanche en s’obstinant à utiliser ces nouvelles technologies pour répondre de son action à la tête des États-Unis. L’intermédiaire « médias », seul véritable contre-pouvoir, perd ainsi de son devoir d’analyse, de modération. La « démocratie participative » directe, chère à Ségolène Royal, sonnerait le glas du quatrième pouvoir outre-atlantique.

Nombreux sont les journalistes déçus par ce semblant de transparence. Dans le documentaire Full Access (La suite de No Access, sur la campagne 2008), diffusé en janvier sur Canal +, la correspondante Laurence Haïm nous fait pénétrer dans les coulisses de la Maison Blanche et de sa très médiatique Press Room. Seule journaliste française accréditée dans l’antre du Président et première à l’avoir interviewé, Laurence Haïm décrypte avec frustration la façon de communiquer de Barack Obama, « premier président numérique ». Elle explique comment luttent les services presse face à une administration qui a fait campagne sur la transparence ; un président qui préfère la « conversation » sur Internet que la tenue de conférences de presse.

En rencontrant d’autres journalistes couvrant la présidence, Laurence Haïm parle d’une communication verrouillée, sans improvisation. Tous les correspondants interviewés s’accordent sur ce « mur » érigé par l’administration Obama. C’est une véritable guérilla que mettent en place les reporters pour percer la défense d’un Washington sous contrôle. Il ne reste que de simples déclarations minutées et balisées où le talent d’orateur du Président jongle avec les prompteurs (parodiés un peu partout). Laurence Haïm raconte sur son blog une conférence de 10 minutes du Président. À la fin, Barack Obama repart sans répondre à aucune question, réservant à People Magazine (plus connu pour ses chroniques sur le couple Angelina Jolie / Brad Pitt) l’exclusivité d’une interview sur la position de Washington vis-à-vis du Yémen. Cela rappelle un Nicolas Sarkozy qui, vexé par le tri de l’AFP dans les incessants communiqués de l’Élysée, passe au-dessus en accordant des « exclusivités » au Parisien ou à TF1.

La correspondante de Libération à Washington, Lorraine Millot, fait le même constat sur son blog Great America dans un article intitulé Obama fuit-il la presse ? : «  Il est omniprésent… sauf pour tous ceux qui ont pour profession de le suivre », ceux qui avaient le plus d’attentes envers ce 44ème président. Lorraine Millot cite également les propos d’un journaliste américain. Peter Baker dans un article du New York Times, relate les allocutions de Barack Obama. Selon lui, le Président a pris l’habitude de ne plus répondre à une seule question des journalistes. Il recense les réponses données aux questions posées à l’improviste. Durant sa première année, Obama n’aurait répondu que 46 fois aux questions impromptues des journalistes, contre 147 fois pour Bush et 252 fois pour Bill Clinton, durant la même période.

Barack Obama n’a pas donné de conférence de presse depuis juillet 2009. Ça change de l’administration Bush, sa spontanéité légendaire et le risque de jet de chaussures en Press Room. Sept mois sans venir rendre compte aux médias, c’est rare.  Seul Ronald Reagan et Bill Clinton, durant l’affaire Lewinsky, ont déjà ainsi « sevré » les journalistes, note la correspondante de Libération. Cependant Peter Baker montre que le Président accorde beaucoup plus d’interviews que ses prédécesseurs, dans tous les talk-shows populaires de la télé américaine, programmés pour la promo. Citée par Lorraine Millot, la professeur en sciences politiques Martha Joynt Kumar analyse : « Dans une interview, on parle de ce dont on veut parler. Lors d’une conférence de presse, il faut parler de ce dont les journalistes veulent parler. C’est la différence et la raison pour laquelle on préfère l’une que l’autre ». Le Président ne se priverait pas non plus d’inviter à déjeuner quelques éditorialistes.

Cette atrophie des relations positives entre les médias et la Maison Blanche se fait au « profit » d’Internet. Compte-rendu hebdomadaire (Your Weekly Address) sauce clientéliste sur le site de la Maison Blanche, annonce des conférences de presse sur Twitter – autant dire que pour être au courant, un journaliste doit êtres son « suiveur » -, réponse aux questions des citoyens postées sur YouTube  (Youtube.com/citizentube) depuis le centre névralgique de Washington, le Bureau Ovale, suivi des pousses dans le potager de Michelle, story-telling sur la fan page Facebook… La communication d’une politique en place est méconnaissable. Il y a même la nouvelle application White House pour ne rien louper du feuilleton-réalité de la Maison Blanche.  Présentée ici par le dévoué porte-parole de la maison, un de ces « conseillers trentenaires biberonnés au Web », Robert Gibbs.

Pour célébrer l’anniversaire de son investiture en janvier dernier, Barack Obama organise durant une semaine des « chats » entre ses conseillers et les internautes. Le lundi, c’est l’énergie, le mardi, la diplomatie, le mercredi, la couverture maladie, le vendredi, l’économie. Autant de « discussions » davantage publicitaires que réellement constructives. Populisme, démagogie, les raccourcis légitimes font le bonheur des Républicains. Les rencontres avec les « jurys de citoyens » ne datent pas d’hier, mais de réussir à ôter le pouvoir médiateur du média est bien nouveau. Donner ce rôle au citoyen pourrait être dangereux. Sans tout le tintouin 2.0, c’est le niveau zéro de la médiation de Jean-Pierre Pernaud le lundi 25 janvier à 20h30 sur TF1.

Museler ainsi les médias ne semble pas être une bonne stratégie. Si BO, comme la toile sait l’abréger, réussit par Internet à toucher la cible jeune – « digital natives », « millenials » -, il perd un pan non négligeable de son électorat : la classe moyenne, figurée par le patron de PME Joe the Plumber. Cette classe, majoritaire, se réfugie dans des médias rentrés dans l’opposition systématique. En contournant les médias traditionnels, l’administration a offert aux puissants réseaux d’information conservateurs le bâton pour se faire battre, animant un cirque médiatique préjudiciable aux réformes du Président. À l’image de Fox News, qui alimente avec le silence d’Obama ses nombreuses théories du complot.

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