D’un Marat à l’autre, les mystères de David

Septembre 2008. Le milieu de l’art se presse galerie Turquin, à Paris, pour venir découvrir une trouvaille exceptionnelle : trois tableaux redécouverts autour du peintre Jacques-Louis David (1748-1825). Exceptionnelle avant tout car trois peintures d’un maître du 18ème circulant sur le marché est un fait rarissime. Exceptionnelle aussi car parmi elles figure une version inconnue de La Mort de Marat (ou Marat assassiné).

Nous connaissons tous cette peinture, conservée au musée des Beaux-Arts de Bruxelles, illustrant dans nos livres d’histoire la mort de Marat, symbole de la Révolution. Baudelaire l’a même célébrée : « Cruel comme la nature, ce tableau a tout le parfum de l’idéal » (cité dans Beaux Arts magazine). Le récit de ce chef d’œuvre reste davantage méconnu.

J.-L. David. La mort de Marat. Toile 165 x 128 cm.
Bruxelles, Musée Royaux des Beaux Arts de Belgique

Dès la fin de 1789, Jacques-Louis David travaille à la victoire de la Révolution. Abandonnant ses représentations antiques, il se consacre désormais à célébrer ces nouveaux héros. Il vote la mort de Louis XVI en 1793. Son statut d’artiste patriote est déjà bien installé quand Jean-Paul Marat, député montagnard à la Convention, meurt assassiné dans sa baignoire par Charlotte Corday. Nous sommes le 13 juillet 1793. Dès le 14, jour des funérailles, le député Guirault demande à David – un des derniers à avoir vu Marat vivant, dans cette même baignoire -, de commémorer cet attentat.

Trois mois jour pour jour après cette commande, le 14 octobre 1793, le peintre annonce que le tableau est achevé. L’hommage est exposé le 16 dans la cour du Louvre, le matin de l’exécution de Marie-Antoinette. La peinture est éblouissante. On ne voit pas l’assassin, Marat est seul dans sa baignoire sabot portant la dédicace À Marat, David, véritable cercueil et son épitaphe. Le martyr est sublimé, béatifié, dans cet angle de lumière christique. Oubliés les stigmates de sa maladie de peau ; arrondi, le corps chétif du révolutionnaire affaibli. La peau est encore dorée. Et le rictus bien vivant laisse entendre que la figure de la république sera éternelle.

David offre sa toile à la Convention, où elle sera accrochée pour entrer dans l’Histoire. À propos de Marat, l’artiste déclare ce jour-là : « Il est mort votre ami, en vous donnant son dernier morceau de pain… ». La toile lui sera rendue en 1795, après la chute de Robespierre et la disgrâce du peintre. Le chef d’œuvre sera offert à la Belgique par le petit-fils du maître, Jules David, reconnaissant de l’accueil réservé à son aïeul, exilé par Louis XVIII après la défaite de Napoléon à Waterloo.

Il existe quelques copies connues de La Mort de Marat, des répliques officielles réalisées dans l’atelier de David à partir de 1794. Les plus célèbres sont celles exposées au Louvre et au Château de Versailles. La version retrouvée par l’expert Hubert Duchemin du cabinet Turquin, elle, reste une énigme et nourrit le mystère entourant la genèse de l’œuvre.

Version de la galerie Turquin. Toile 73 x 91 cm.

L’affaire ne date pas d’hier. Les arcanes de la conception du tableau divisent les spécialistes depuis un certain temps. Ce qui interpelle les historiens et alimente les polémiques, ce sont d’abord les trois mois passés par David avant de montrer sa peinture. Une éternité en ces temps traumatiques. Mais surtout, c’est l’absence de dessin préparatoire pour ce tableau. Il y a bien celui vendu par Sotheby’s en 2007, mais la grossièreté du trait rend l’attribution incertaine. La galerie Turquin soutient que son Marat pourrait bien être cette esquisse préalable. Et quelques connaisseurs du peintre sont prêts à le croire.

Une analyse scientifique réalisée sur la toile de Bruxelles à la fin des années 1990 avait déjà montré que David avait modifié son Marat en cours d’exécution, raffermissant les traits de « l’Ami du peuple », le rendant « vivant ». Les traits originaux dévoilés sur la radiographie  étale un Marat cadavérique, la mâchoire tombante, le corps relâché. Ce Marat caché ressemble étrangement à la version de la galerie Turquin. L’analyse a aussi révélé une mise au carreau sous-jacente, un procédé permettant de reproduire à une échelle différente un modèle original. Un quadrillage qui certifie la thèse d’un dessin, ou d’une peinture, préparatoire. L’artiste aurait ainsi reproduit son esquisse sur le format final avant de retoucher son héros, de transformer Marat en icône impérissable de la Révolution, gommant son expression de mort. Dans son numéro de juin 2009, le magazine l’Histoire sur-titrait « Pourquoi David a-t-il corrigé les traits de son Marat assassiné ? Il s’agissait rien de moins que de sauver la république. »

Détails. Version de Bruxelles en haut, version Turquin en bas.

Vendu une petite misère comme poster peint à un collectionneur particulier lors d’une vente aux enchères il y a quelques années, la découverte a rapidement éveillé les soupçons de quelques experts. Cette toile est d’époque, ça ne fait aucun doute. Elle atterrit devant les yeux avertis d’Hubert Duchemin et son intuition est sans appel. En piteux état, la toile est restaurée de main de maître avant d’embarquer dans un train d’éminences pour une confrontation en règle à Bruxelles.

C’est la stupéfaction. La technique, les proportions, la même dédicace (À Marat, David) qu’on ne retrouve sur aucune copie connue, cette similitude avec le dessin sous-jacent. La composition de la galerie Turquin est réalisée au 7/10ème de l’œuvre définitive. Certes la composition a perdu de sa verticalité avec la négligence du temps, mais la facture est celle d’un grand. David aurait pu peindre ce premier jet dans l’urgence de l’époque, encore sous le coup de l’émotion, en le signant violemment, avant d’être attrapé comme d’un devoir de mémoire lui imposant de repenser son œuvre, littéralement canoniser Marat. Ce qui lui aurait pris trois mois. « Notre tableau, dénué des froideurs et du souci didactique d’une grande commande, témoigne seulement de la profonde émotion de David devant la dépouille de son ami » donne une publication de la galerie Turquin.

Attribuer une œuvre d’une telle importance à un peintre aussi immense, ç’est un travail de longue haleine. Les grands spécialistes qui ont parole d’évangile n’osent s’avancer. De quelques centaines à quelques millions d’euros, d’un grenier au ministère, il y a trop d’enjeux. Par-dessus le marché, les historiens chevronnés ne trouvent aucune trace faisant état de cette étude préparatoire. Seule une mention a été récemment signalée dans Histoire des salons de Paris, de la mémorialiste duchesse d’Abrantès. Elle parlerait d’une esquisse de Marat, donnée par David à un certain M. Bonnecarèce. Un indice précieux pour une future attribution.

Si la composition est authentifiée, si la caste d’éminences grises d’une seule voix attribue la toile à David, l’État entrera très certainement en jeu. Il pourrait exercer son droit de préemption. Une interdiction de sortie du territoire, en quelque sorte, pour avoir enfin une version du maître de « l’un des dix chef d’œuvre de la peinture française » (Beaux Arts magazine). Ce droit d’acquisition de l’État impliquerait sûrement une dévalue pour ce trésor, les musées n’ayant pas le portefeuille des oligarques. Le sceau de l’État serait cependant un gage définitif d’authenticité pour cette personnification romantique de la République. Affaire à suivre.

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9 réponses à “D’un Marat à l’autre, les mystères de David

  1. Pingback: Marat assassiné ❘ 1793 ❘ Jacques-Louis David (copie modifiée de G.G. Serangelid) | VANGAUGUIN'S WORDPRESS·

  2. Pingback: #195 ❘ Marat assassiné ❘ 1793 ❘ Jacques-Louis David | VANGAUGUIN'S WORDPRESS·

  3. Bonjour, sur toutes les reproductions que j’ai pu voir dans les magasines d’art, la dédicace est  » N’ayant pu me corrompre, ils m’ont assassiné » » quelle est la dédicace d’origine??
    Merci

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