La bête noire du devoir de mémoire

Cette année, du 11 au 27 mars, l’athénée théâtre Louis-Jouvet présente Vénus, un texte de Suzan-Lori Parks, prix Pulitzer de théâtre 2002 pour Topdog/Underdog, mis en scène par Cristèle Alves Meira. De son côté, Abdellatif Kechiche (L’Esquive) termine le tournage de La Vénus Noire.

Cette année, une pièce et un film ont en commun de faire honneur à la « Vénus hottentote », un devoir de mémoire qui aura pris deux siècles à l’État français, un feuilleton dont nos livres d’histoire se passent sans vergogne.

En 1862 déjà, Victor Hugo écrit dans Les Misérables : « Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n’est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote ; pourvu qu’il rie, il amnistie ; la laideur l’égaye, la difformité le désopile, le vice le distrait. » (retranscrit par Wikipédia)

C’est l’histoire, vraie, de Saartjie Baartman, de son vrai nom Sawtche. C’est elle, que l’on surnomme « Vénus hottentote ». Elle serait née en 1789 dans l’actuelle Afrique du Sud, sous domination Boer. « Hottentot », c’est en afrikaner le bégaiement, et c’est ainsi que les Afrikaners ont affublé le peuple Khoïkhoï, dont est originaire notre Vénus (métissé San/Bochiman), pour moquer les « clics » caractéristiques des langues khoï.

Sawtche est réduite en esclavage dès sa plus tendre enfance avec ses frères et sœurs par des fermiers Boers. Elle est vendue en 1807 au frère de son maître, Hendrick Caezar, et part dans une ferme à proximité du Cap, asservie et aliénée par le tabac et l’eau de vie. Elle est affectée de manière spectaculaire de stéatopygie (hypertrophie des fesses et des hanches) et de macronymphie (élongation des organes génitaux). Les symptômes morphologiques que développe la jeune fille en grandissant seront à l’origine de sa renommée et de son infortune.

Esclavage et parcours animal

En 1810, le maître convainc l’esclave de l’accompagner en Angleterre. Une promesse de fortune et de liberté en contrepartie de l’exhibition de son corps et de danses suffit à l’aveugler. Sawtche est en fait victime d’une obscure tractation orchestrée par un chirurgien de marine anglais, excité par la présentation de « freaks » dans les cabinets de curiosités en vogue à Londres. Avant d’embarquer, elle devient Baartman, « barbu » en boer.

Sur le Vieux Continent, Caezar mythifie littéralement son esclave de muse. Il en fait « la Vénus hottentote », un spécimen divin de sa « race ». Encagée dans une salle de Picadilly, déshabillée, regardée, raillée, caricaturée, touchée. L’inspiration qu’elle offre aux caricaturistes, chansonniers ou journalistes, témoigne de son succès. La bête de foire est exhibée dans les cirques, les musées, les bars et les universités.

La plainte déposée contre Caezar par l’association abolitionniste African Association, déplorant « un spectacle immoral et illégal », est déboutée par la Cour royale de justice. Un prétexte de taille : Saartjie Baartman est déclarée consentante, sur la foi de son témoignage en néerlandais. Innocenté, l’homme de main promène sa chose dans une tournée de quatre ans à travers le pays. Son esclave reçoit même le baptême en 1811, sous le nom de Sarah Baartman.

Le spectacle commence à s’essouffler outre-Manche. En septembre 1814, elle est revendue. La Vénus Noire est désormais sous la tutelle de Réaux, montreur d’ours et de singe dans le quartier contrebandier du Palais-Royal. Le Premier Empire, esclavagiste quoi qu’on en dise, vient de s’achever. À l’instar des Londoniens, les Parisiens se passionnent pour le phénomène de foire. Le tout-Paris colonial, ses gazettes et leurs chroniques mondaines, se presse au zoo humain pour apercevoir la Noire callipyge (qui a de belles fesses en grec), clouée au pilori. On joue le Vaudeville « La Vénus hottentote, ou Haine aux Françaises ». Surenchère indigente, Saartjie Baartman est même transformée en objet sexuel, prostituée en soirée privées.

Le manège vicieux éveille la curiosité des scientifiques. Le naturaliste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, administrateur du Muséum, spécialiste de tératologie (l’étude des monstres), déclare auprès du chef de la Police de Paris son souhait de « profiter de la circonstance (offerte) par la présence à Paris d’une femme Bochimane pour donner avec plus de précision qu’on ne l’a fait jusqu’à ce jour, les caractères distinctifs de cette race curieuse. »

La muse malgré elle est installée nue au jardin botanique, posant pour des artistes peintres, sous l’observation d’anatomistes chevronnés de l’époque. Dans son rapport daté du 1er avril 1815, toujours conservé au Musée de l’Homme, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire livre ses découvertes. À propos de la tête de Saartjie Baartman : « un commencement de museau encore plus considérable que celui de l’orang-outang rouge qui habite les plus grandes îles de l’océan indien». « La prodigieuse taille de ses fesses », elle, le conduit à une comparaison avec les femelles des singes mandrill.

Ayant atteint le paroxysme de l’horreur, Sawtche s’éteint à 26 ans peut-être, d’une « fièvre éruptive aggravée par l’alcool », le 29 décembre 1815, entre les bordels et la misère.

Formol et patrimoine national

Si le calvaire de la Vénus hottentote pouvait s’arrêter là. Mais c’était sans compter sur Georges Cuvier, professeur d’anatomie comparée. Déjà de son vivant, la Vénus Noire inspirait au professeur ses plus belles théories. Informé du décès de Saartjie Baartman avant même l’état civil, il se fait remettre la dépouille au Muséum pour le « progrès des connaissances humaines. »

Peu importent les causes du décès, il s’agit pour Cluvier de poursuivre l’examen morphologique avec une dissection acharnée du corps, au mépris de la réglementation. Une ordonnance impériale, conservée après la Seconde Restauration de 1815, interdit en effet de telles pratiques en dehors de la faculté de médecine ou de l’hôpital de la Pitié.

Le professeur, après en avoir effectué un moulage complet, découpe méthodiquement le cadavre. Les organes génitaux et le cerveau sont conservés dans des bocaux de formol, le squelette sorti de son enveloppe. Quand il expose en 1817 le fruit de ses recherches devant le parterre de préjugés de l’Académie de médecine, Georges Cuvier déclare que « les races à crâne déprimé et comprimé sont condamnées à une éternelle infériorité ». La raison de l’époque ne semble pas pouvoir excuser les présupposés raciaux, tant de plus discrets scientifiques s’engagent alors à prouver le contraire.

La popularité de la Vénus Noire traverse le siècle. Lors de la fondation du Musée de l’Homme en 1937, le moulage de plâtre, le squelette et les bocaux sont transférés dans la galerie anthropologique physique. Jusqu’en 1974. Le moulage est ensuite « curieusement » exposé dans la salle de Préhistoire, avant de rejoindre le tout dans les réserves du musée. Le moulage sort du stock une dernière fois en 1994 à l’occasion d’une exposition sur la sculpture ethnographique au Musée d’Orsay.

En Afrique du Sud, les choses bougent. Alors que prend fin l’apartheid, les descendants des Khoisans en appellent à Nelson Mandela pour demander officiellement la restitution des restes de Sawtche, la fille du pays détenue en pièces détachées dans des caves parisiennes poussiéreuses en attendant Branly, devenue symbole du martyr de tout un peuple. Les descendants des tribus Hottentot (Khoï) et Bochiman (San), décimées par les Boers, sont peu nombreux et dispersés entre la Namibie et le désert de Kalahari, mais leur revendication est entendue et partagée par l’opinion publique de la Nation arc-en-ciel. Aussi, la restitution s’inscrit dans le projet de relecture de l’histoire du pays, cher à Mandela. Les universitaires et artistes sud-africains en font la figure de proue du métissage propre au pays.

La demande, pas encore officielle, se heurte tout d’abord à un refus des autorités et du monde scientifique français au nom du « patrimoine inaliénable du Muséum et de la science ». Un sénateur ne lâche pourtant pas l’affaire. Il s’appelle Nicolas About. En 2001, lorsqu’il évoque le retour de la Vénus hottentote sur ses terres, on lui signale que « les biens du domaine public » étant inaliénables, une loi est nécessaire. L’imbroglio juridique devient diplomatique quand les autorités françaises accusent un manque de demande officielle, alors que l’administration sud-africaine avait largement sollicité oralement l’État français. Le ministre sud-africain de la culture doit publiquement confirmer qu’il attend toujours les restes de la Vénus hottentote, rappelant au passage l’origine raciste de l’intérêt lui étant porté.

La restitution de la momie « El Negro » au gouvernement du Botswana par les autorités espagnoles fait acte de précédent pour cette affaire. Nicolas About rédige la proposition de loi en appuyant les arguments sud-africains : « Saartjie Baartman est devenue, dans son pays, le symbole de l’exploitation et de l’humiliation vécues par les ethnies sud-africaines, pendant la douloureuse période de la colonisation» La proposition est adoptée à l’unanimité par les sénateurs le 29 janvier 2002. Le passionnant et très complet rapport de l’Assemblée nationale du 30 janvier, qui relate avec un sérieux souci d’exactitude le périple de Sawtche, commence ainsi : « Saartjie Baartman a vécu une vie indigne et sa mort fut indécente. Il est plus que temps de rendre sa dépouille à son peuple afin qu’elle repose enfin en paix sur la terre de ses ancêtres. Notre pays doit ainsi accomplir son devoir de mémoire en particulier par rapport au fait colonial et reconnaître, malgré les difficultés, les erreurs qui entachent cette période de l’histoire, en particulier s’agissant de l’esclavage qui a constitué un crime contre l’humanité. À cet égard, cette proposition de loi permet sans conteste au travail de mémoire de progresser en toute sérénité. »

Le 9 mai 2002, au village de Hankey (Eastern Cape), en présence du président Thabo Mbeki, de hauts dignitaires sud-africains et des chefs de la communauté Khoïkhoï, une cérémonie œcuménique est célébrée selon les rites khoisan et ceux de l’Église de Manchester qui l’avait baptisée. Après avoir été purifiés, les restes de la Vénus hottentote sont déposés sur un lit d’herbes avant de partir sous les flammes rituelles. Un baroud d’honneur qui aura pris deux cents ans.

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2 réponses à “La bête noire du devoir de mémoire

  1. La Vénus Hottentote ou « Haine aux Françaises »

    « Nouvelles littéraires, pages 159 et 160 :

    La Vénus Hottentote, ou Haine aux Françaises, vaudeville en un acte, joué le 19 Novembre

    Les auteurs de cette pièce ont mieux aimé mettre à contribution le théâtre de Vadé que leur propre imagination. De la Canadienne, ils ont fait Les Hottentots. Ils ont métamorphosé les vers en prose ; mais c’est d’ailleurs la même action, les mêmes détails et le même dénouement.

    Adolphe, né avec une imagination ardente, ou, pour mieux dire, frappé d’un grain de folie, a juré une haine éternelle aux Françaises, parce qu’il a trouvé parmi elles deux maitresses infidèles. Il n’a pas encore renoncé aux douceurs de l’hymen : mais il a résolu de n’épouser qu’une femme absolument étrangère à nos mœurs et à nos usages….

    Une Sauvage enfin. Son oncle, le Baron, grand conteur de voyages, personnage aussi extravagant et plus ridicule que lui, approuve cette résolution. « Adolphe a raison, dit-il, de ne point vouloir d’une femme indigènes, il lui faut une exotique ».

    La Baronne, plus sage que son mari, destinait à Adolphe sa cousine Amélie jeune et jolie veuve, et elles concertent ensemble un stratagème dont l’issue doit être le bonheur d’Adolphe. Amélie a donc deux ennemis à combattre, puisque le Baron soutient pour son neveu ; mais elle déclare que le nombre de l’effraye pas.

    Je ne puis me défier des hommes
    Mais ils ne m’ont jamais fait peur.

    C’est la folie de son cousin qui lui suggère l’idée de se présenter à ses yeux, sous le nom et le costume de la Vénus Hottentote », qu’Adolphe n’a pas encore vue. Ce déguisement produit tout l’effet qu’elle en attendait : Adolphe est subitement épris de la belle Sauvage ; le Baron, qui s’était vanté de savoir toutes les langues est pris en défaut et obligé de convenir qu’il ne sait pas la langue hottentote ; cependant il hasarde quelques mots barbares, et Amélie lui répond par un baragouin semblable ; Adolphe, dans son amoureuses impatience, presse l’instant qui doit le rendre l’époux de la femme de son imagination avait tant désirée ; il reste en tête-à-tête avec sa future, près de laquelle il n’est point embarrassé pour s’exprimer :

    Car l’amour possède une langue
    Qu’on parle dans tous les pays.

    Il est complètement dupe du stratagème ; mais son ami Déricourt, qu’on n’avait pas mis dans le secret détruit l’illusion, en lui faisant voir le portrait de la véritable Vénus Hottentote ; on s’explique, Adolphe abjure ses folles idées, et se marie avec sa cousine.
    Le succès de ce vaudeville a été complet. Les couplets sont gais, quelques fois un peu graveleux, mais le public était en belle humeur ; Mademoiselle Rivierre a contribué au succès par la grâce qu’elle a mis dans le rôle de la fausse Sauvage.

    Les auteurs sont MM Dartois, Théaulon et Brasier »

    http://vadmcum.wordpress.com/2010/04/18/theatre-la-venus-hottentote-ou-haine-aux-francaises/

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