L’ipod, Le Pade, Les Pades, El pad ? Mais non. L’EPAD : présentation de l’Etablissement Public d’Aménagement de La Défense, qui a tant fait parler de Jean Sarkozy

Vous souvenez-vous de cet établissement brigué un moment par Jean Sarkozy, et dirigé en 2005  par son père ? Du nom, oui, mais de sa fonction et de son origine ? A l’heure où les discussions sur le Grand Paris sont ouvertes par le Président de la République, Pascale Pascariello, pour l’émission Là-bas si j’y suis, offre deux volets nous immergeant au coeur des enjeux des pouvoirs politiques et économiques du quartier de La Défense. Du fonctionnement et du rôle de l’EPAD, aux habitants coincés entre les tours, en passant par Nanterre menacé par le nouveau plan de rénovation du quartier de La Défense, nous partageons l’investigation de la journaliste de France Inter.

LA DÉFENSE

Le quartier de La Défense a été érigé par décision d’Etat, il est venu remplacer les anciens bidonvilles de Nanterre par un grand quartier d’affaires. Il s’étend sur les communes de Courbevoie, Puteaux et Nanterre. C’est un endroit dont on peut très vite tomber amoureux, nous dit une employée de La Défense : « parce que je trouve que c’est le seul endroit dans Paris où vous avez ce contact avec le ciel qui déborde. Et puis c’est un lieu où les conditions sont extrêmes. Quand il y a du vent on se croirait à la Pointe du Raz, quand il fait froid, il fait encore plus froid, quand ça gèle, ça gèle encore plus, quand il fait chaud il fait très chaud, je trouve qu’il y a cet espèce de contact comme ça avec la nature, aussi curieux que cela puisse paraître, puisque c’est très minéral. Je trouve qu’il y a un contact avec la nature qui est assez spectaculaire. C’est un lieu spectaculaire, je ne peux pas dire autre chose. »

Au-delà du lyrisme qu’un tel lieu peut inspirer, les masses sur lesquelles il s’implante, et qu’il met en mouvement au quotidien sont en effet spectaculaires : aujourd’hui le quartier est de 160 hectares, dont 40 hectares de dalles. Il contient 3 350 000 mètres carrés de bureau, 10 120 logements dont 36% de logements sociaux. Il brasse 150 000 emplois, 20 000 habitants, 2 600 chambres d’hôtels. Il accueille 2 500 entreprises dont 14 des 20 premières nationales françaises, et 15 des 50 premières mondiales.

Derrière les chiffres qui en imposent, il y a du sens. Il y a une traduction qui peut être faite de ce phénomène, les tours disent quelque chose socialement. Michel Pinçon analyse l’esthétique du quartier à partir du concept de « violence symbolique » de Pierre Bourdieu. « La Défense ce n’est pas par hasard que ce sont des tours élevés, ce n’est pas par hasard que ça a un aspect imposant, cela fait partie du pouvoir symbolique. Et lorsqu’on est au sommet d’une société, il faut en imposer, pour en imposer, on en impose par le nombre d’étages, et de la majesté des lieux».

Dans un combat de coq, on en impose envers ses paires, qui faisant partie du même groupe social n’ont pas forcément la même puissance au sein du groupe. C’est-à-dire qu’entre très riches, on arrive encore à créer de la distinction entre le plus riche et le plus puissant des très riches. Mais aussi, et surtout, on en impose envers ceux qui n’appartiennent pas au groupe, qui sont exclus de la sphère financière et économique. Ce groupe social en impose d’autant plus qu’il écrase visuellement, symboliquement, et matériellement, les autres : ceux qui sont démunis du pouvoir que les puissances financières possèdent, ceux qui n’ont pas le même poids au sein de la sphère publique et politique.

L’EPAD

L’Etablissement Public d’Aménagement de La Défense a été construit en 1958, et a pour but de gérer entièrement le quartier de La Défense, depuis la construction jusqu’à sa gestion actuelle. Le terme Public indique qu’il vise initialement à garantir les intérêts nationaux, c’est-à-dire les intérêts des citoyens. Comme l’explique Hélène Constanty, cet organisme « jouit d’un statut tout à fait particulier depuis 50 ans, c’est un établissement public d’aménagement, donc c’est l’Etat qui gère, c’est l’Etat qui décide ». Mais l’étude de ce quartier lui a donnée «  l’impression d’un territoire off-shore […]. Et effectivement, tout ce qui est des règles d’urbanisme, les règles de la démocratie locale, rien ne s’applique, c’est un endroit où l’Etat fait ce qu’il veut depuis 50 ans. […] La Défense se dispense de toutes les règles d’urbanisme habituel, ne serait-ce par la hauteur des immeubles. On est clairement dans un endroit où ce n’est pas du tout les mêmes règles qui s’appliquent que dans les communes avoisinantes. Le maire de la commune a un rôle formel, peut-être d’accorder le permis de construire, mais ce n’est pas lui qui édicte les règles, ce n’est pas lui qui choisit. C’est l’Etablissement Public d’Aménagement de La Défense, donc l’Etat, donc un fonctionnaire du ministère de l’équipement. » Si l’Etat fait ce qu’il veut dans le quartier de La Défense, c’est donc au moyen de l’EPAD, qui est financé par les droits à construire, ponctionnés à chaque nouvelle construction.

Dans son fonctionnement, le serpent EPAD est obligé de se mordre la queue, car « c’est un système d’établissement public qui s’auto-entretient, pour que cet établissement puisse exister il doit générer de nouvelles constructions, puisqu’il est financé par les droits à construire. Si La Défense s’arrête, l’établissement public périclite, et le département par la même occasion. C’est très important que tout ce système s’entretienne, et qu’il y ait sans arrêt de nouvelles constructions, de la relance, des nouvelles tours qui se créent. Et dans quel but ? » Hélène Constanty ouvre la question. Le seul but est de continuer à générer de l’argent, aussi spéculatif soit-il, d’entretenir à la fois un département, et de contenter les entreprises de la haute finance. Hélène Constanty rappelle que « le département des Hauts-de-Seine est le plus riche de France, après Paris », que cette richesse est « générée par la taxe professionnelle des entreprises de la Défense particulièrement, et par les sommes des droits de mutations » : une taxe prélevée  à chaque fois qu’un bien immobilier change de propriétaire. Le département lui-même a intérêt à ce que les biens immobiliers soient attractifs, et prennent de la valeur, pour qu’ils se vendent à un prix intéressant, d’où le rôle de l’EPAD, qui organise la démolition, puis la reconstruction de tours, afin de ne pas dévaluer les biens des propriétaires.

Pascale Pascariello a rencontré Jean-Marc Besson, directeur général pour la France de la société d’investissement américaine Beacon Capital Partners, qui investit dans le programme de restructuration de la tour First. Il raconte que le chantier coûte au total 600 millions d’euros, dont environ 200 millions qui reviennent à l’EPAD pour le foncier, c’est-à-dire le terrain. Selon le directeur général, c’est « l’opportunité de restructurer et de reconstruire une tour neuve à la place d’une tour qui était ancienne et obsolète, et si possible d’équilibrer, voire de gagner un peu d’argent à l’arrivée. Raisonnablement, l’objectif c’est de faire peut-être 50 millions d’euros, peut-être 70 millions d’euros de profit, ça peut même être entre 50 et 100 millions d’euros. Oui, oui, à l’arrivée, » c’est de la spéculation, affirme-t-il en réponse à la question de la journaliste.

Cet établissement permet donc de contrôler, de financer un territoire, et d’entretenir un contact constant avec les représentants des pouvoirs économiques. C’est seulement pour cette « volonté du pouvoir de garder le contrôle sur ce territoire qui est absolument stratégique en matière d’économie […] » que Nicolas Sarkozy a tenté d’y imposer son fils. « C’est vrai que quand on parle d’intérêts financiers, il y a un peu de fantasmes qui circulent, on pense au marché, pot de vin etc. c’est beaucoup plus un lieu de pouvoir, un lieu d’argent. La personne qui préside à cet établissement à des contacts privilégiés avec les plus grands patrons français, et vous avez bien sûr des marchés publics qui sont énormes », puisqu’il s’agit de construire des bâtiments. « C’est plus pour le pouvoir que cela procure, que pour l’idée » d’un quelconque détournement d’argent, que l’EPAD est convoité.

Monique Pinçon-Charlot, sociologue, intervenant aussi dans l’émission, met finalement en perspective l’univers de La Défense et ses liens avec la sphère politique, révélant que l’EPAD est une institution permettant à une classe sociale favorisée, puissante, de défendre ses intérêts contre une autre classe sociale, beaucoup plus faible. Chose qui ne devrait pas avoir lieu au sein d’un établissement public. Elle décrit ainsi que « l’urbanisme, c’est l’objectivation de rapports de force sociaux, politiques, économiques, et qu’aujourd’hui, le fait est que le CAC40 est au cœur du système politique. La nuit du Fouquet’s, dès le départ, le montre, messieurs Bolloré, Lagardère, et autre Arnault étaient de la fête. Le CAC40 était présent. Du coup, à La Défense, on aura tendance à démolir des logements sociaux pour y construire des tours, c’est le cas de l’opération « des Damiers ». On est face à une classe sociale qui, en plus, est mobilisée. Elle est mobilisée pour ses intérêts, et ici on est vraiment sur un champ de bataille. » On comprend mieux l’enjeu véritable de l’EPAD en matière économique et sociale, et le lien qu’elle permet de consolider entre les pouvoirs économiques, financiers, et politiques, au détriment des citoyens lambdas et directement concernés par ce système implanté sur leur territoire.

Comment, aujourd’hui, les promoteurs sont-ils satisfaits par l’Etat, pour que la spéculation continue et que leurs biens ne soient pas dévalués ?

Réponse la prochaine fois, durant la présentation du Plan de renouveau de La Défense, datant de 2006 et initié par Nicolas Sarkozy, et de l’Association des Utilisateurs de La Défense.

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3 réponses à “L’ipod, Le Pade, Les Pades, El pad ? Mais non. L’EPAD : présentation de l’Etablissement Public d’Aménagement de La Défense, qui a tant fait parler de Jean Sarkozy

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