EPAD, dernière partie : Nanterre, un hold-up territorial

Comme nous l’avons dit, l’Etablissement Public d’Aménagement de La Défense a besoin de construction pour vivre. Il est donc nécessaire d’inciter les entreprises à détruire pour reconstruire, mais ce n’est pas suffisant, le territoire actuel semble désormais trop petit. Le plan de renouveau de La Défense prévoit donc une extension de 560 hectares supplémentaires, qui vont être littéralement pris sur la commune de Nanterre. Évoquant le projet initial de 1958, Hélène Constanty raconte « qu’à la création de l’établissement public d’aménagement de la Défense, il était énorme, il allait de la Seine côté Neuilly, à la Seine côté Nanterre. […] Aujourd’hui l’EPAD est trop à l’étroit dans le périmètre du boulevard circulaire, on a fait le plein. Donc il y a une convoitise énorme sur toute la partie qui est derrière l’arche de la Défense, côté Nanterre, où il y a encore des friches industrielles, des petits ateliers. Et c’est là le futur de La Défense, c’est côté Nanterre. Le gouvernement a fait passer un décret il y a quelques mois, établissant un nouveau périmètre. En gros, l’EPAD, et donc l’Etat, va mettre la main sur les 2/3 du territoire de la ville de Nanterre : ce n’est plus la commune qui va décider des règles d’urbanisme, c’est l’établissement public. »

LA MAIRIE CONTRE L’ÉTAT

Pour les nanterriens, c’est un enjeu incroyable. En tant que sociologue, Monique Pinçon-Charlot analyse la situation comme « une espèce de lutte de classe, Warren Buffett parle, lui, directement de guerre des classes, il dit que ce sont les riches qui l’ont gagné. On est, là, face au champ de bataille de cette guerre. C’est-à-dire que tout se passe comme si les puissants, les dominants, voulaient poursuivre cet axe historique, en éliminant tout ce qui va être populaire : logements sociaux, usines, papeteries, ou autres fabriques de médicaments. Il va y avoir, certainement, des logements sociaux haut de gamme, bien sûr beaucoup de bureaux, puisque c’est quand même de l’argent qu’on cherche à faire rentrer. On peut parler d’un hold-up territorial, parce que ça se fait avec beaucoup d’autoritarisme, et très peu de concertation ». L’axe historique qui se constitue matériellement, est une ligne droite tracée du Louvres jusqu’à la forêt de St-Germain-en-Laye, chemin traditionnellement emprunté depuis les premiers rois capétiens pour aller chasser.

Quant à Patrick Jarry, maire de Nanterre, il recentre le débat sur les questions locales dont il est responsable : emploi, économie, social, urbanisme. Il n’est pas du tout favorable à l’extension de La Défense sur son territoire, et ne compte pas perdre le contrôle des décisions qui concernent en premier lieu les habitants de Nanterre. « Au bout de 50 ans, on peut faire le bilan. Le bilan c’est que le développement de La Défense ne fait pas du développement local. Ca ne permet pas, par exemple, un développement de l’emploi pour l’ensemble des populations qui sont dans le secteur. A Nanterre, il y a 10% de chômage. Le taux de chômage est, sur ces 15 dernières années, toujours supérieur à la moyenne régionale. Et aujourd’hui, à Nanterre, 20% de la population vit sous le seuil de pauvreté : c’est quasiment le double que la proportion dans la région Ile-de-France. Il y a 3 500 personnes de Nanterre qui officiellement travaillent à La Défense, sur 40 000 actifs. Donc, pour convaincre les nanterriens d’étendre La Défense, il faudra utiliser d’autres arguments [que ceux de la création d’emplois]. Evidemment, les nanterriens disent, et ce que je dis avec eux : plutôt que d’étendre le quartier d’affaire de La Défense, de rajouter des tours autour, dans une sorte de fuite en avant, il vaut mieux développer une multitude d’entreprises, de toute nature, de toute taille qui, au contraire, vont donner une diversité de l’emploi. »

LES ENFANTS DE NANTERRE

Les intérêts des habitants de Nanterre sont aux antipodes des intérêts de la haute finance soutenus par l’Etat. La bataille est donc engagée entre les deux communautés d’intérêts, même si, selon Charles Pasqua : « On ne peut pas s’opposer au progrès et au développement. C’est inscrit dans les astres. Ou Nanterrre se développe, ou ça périclite, et ça disparaît. Nanterre a intérêt à s’associer à ça, prendre le train en marche. Même s’ils ne veulent pas s’y associer ils y seront contraints, l’Etat procèdera par décret. » La force du pouvoir de l’argent et du pouvoir politique, la violence qu’elle met en action pour arriver à ses fins, se retrouvent symboliquement dans ces tours luxueuses qui dépassent et écrasent les écoles toutes proches de Nanterre. Alors que la Société Générale construit actuellement une salle pouvant contenir jusqu’à 3 500 traders, Pascale Pascariello s’entretient avec des enfants d’une école voisine, jeunes habitant de logements sociaux percevant au quotidien l’inégalité des richesses, et intégrant la condescendance des puissants.

« Si on n’est pas riche, ça veut dire que s’ils détruisent les tours, ils vont nous laisser dans la rue, si on n’est pas riche. Je ne pense pas qu’ils nous regardent parce qu’ils ont leur argent, ils s’en fichent de nous. Nous on est ici, on n’est pas riches comme eux, on n’a pas des belles maisons. » La lucidité froide dont ils font preuve, révèle la violence des rapports sociaux, digérée, comprise, mais pas totalement admise : « Il y a un monde où il y a les riches, un monde où il y a les radins, un monde où il y a les moyens […]. Et après, il y a les pauvres. Les pauvres, c’est les clochards qu’on voit dans la rue, qui font pipi dans leur pantalon. Les moyens, c’est la cité, c’est comme ça. Tu dois déménager, ils vont détruire ta maison, ils vont détruire la cité, quand ils vont casser la maison, moi je vais me retrouver dehors. Après, je vais être pauvre. […] Les gens-là, ceux qui travaillent dans les tours de La Défense, les grandes tours, ils sont dans leurs bureaux tranquilles, au chaud avec une tasse de café à côté d’eux, alors que nous, on va à l’école au froid, ça se fait pas ça. Moi ce que j’imagine : toute la cité, dans un bureau, bien au chaud, avec une tasse de café. »

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6 réponses à “EPAD, dernière partie : Nanterre, un hold-up territorial

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  4. J’aime bien l’article, j’aime bien les sociologues Pinçon et Pinçon mais je ne suis pas tout à fait d’accord avec certains de tes propos. Il me semble que le chantier de la défense est une OIN (Opération d’Interet National), il doit y en avoir une dizaine ou plus en France et elles ne reflètent pas forcément les  » intérêts de la haute finance » et « la force du pouvoir de l’argent et du pouvoir politique »… Tu n’es pas sans savoir que nous vivons désormais dans un monde où règne « l’économie de la connaissance » et où les métropoles, pour être compétitives et donc attractives, ont besoin d’abriter de grands centres de décision… Il arrive que l’intérêt général, celui de la région ou celui de la Nation, aille à l’encontre des intérêts locaux…
    En revanche, quand tu dis que cela ne favorisera pas forcément le développement local, et que l’argument des emplois créés pour les habitants de Nanterre est bidon, je suis d’accord et je te renvoie à un bouquin de Davezies qui te plaira surement « La république et ses territoires, la circulation invisible des richesses. »
    a + et félicitation pour ce blog !

  5. Il est adorable cet enfant, je lui fait un coucou amical et viendrai volontiers prendre un café au chaud avec lui et les siens.

    Il me parle ce petit papier!!

  6. Il est adorable cet enfant, je lui fait un coucou amical et viendrai volontiers prendre un café au chaud avec lui et les siens.

    ça me parle ce petit papier!!

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