Incitation à la visite

  Je reviens du Palais de Justice. Pourquoi y être allée ? L’idée était présente depuis longtemps mais sans doute n’est il pas si facile de franchir ce bâtiment (alors que pourtant le lieu est librement accessible au public et l’accueil plutôt bon), tant il paraît imposant et réservé.

 Il y a autre chose aussi, l’impression de ne pas maîtriser les codes qu’il va falloir respecter, ne pas comprendre le langage qui va y être parlé, et la culpabilité peut-être d’aller voir des affaires qui ne nous concernent pas et qui ont une signification bien plus douloureuse pour ceux qui en sont les acteurs que pour nous qui en sommes les témoins. Et pourtant, cette réalité nous concerne tous. La justice se rend en ces lieux solennels, la justice y évolue, et c’est là que la loi qui nous gouverne s’applique.

On a bien connaissance de la théâtralité de la justice, qui justement doit « se donner à voir », dans les faits mais aussi dans l’apparence, et malgré un côté foire d’empoigne (les gens entrent et quittent la salle, les avocats cherchent leurs clients, les gens commentent à leurs voisins), je suis frappée par ces robes noir de jais, par la jeunesse et l’assurance de certains avocats, tout à fait dans leur rôle, par la détermination de cette jeune procureur implacable, aussi jolie que pertinente, par le calme de la Présidente qui pose plusieurs fois ses questions, pour s’approcher le plus possible de la vérité.

J’y ai vu plusieurs affaires mais il ne s’agit pas de les détailler ici car cela ne serait pas d’une grande utilité.

La première concernait un jeune homme qui, suite à la dégradation d’un parking, avait été interpellé, procédure qui n’a pas posé de problème outre mesure, mais lors de l’interpellation, l’individu a été violent et a causé l’arrêt de travail d’un policier. Etait en question ici l’alcoolisme de l’individu, que son père était venu soutenir.

Puis un autre jeune homme, d’origine marocaine et assisté d’un interprète, était présent pour une accusation d’agression sexuelle en réunion. De surcroît, il était en situation irrégulière et était donc demandé par le procureur une peine d’enfermement ainsi qu’une interdiction définitive de territoire.

Autre affaire, un homme, relativement jeune, convoqué pour trafic de stupéfiants. Le problème n’était pas la quantité mais le fait qu’il s’agisse de récidive, et que l’individu avait été condamné 19 fois par le passé (pour des actes aussi variés que vol aggravé ou port d’armes). Cette affaire était peut-être la plus marquante car liée à de nombreuses autres problématiques. L’homme n’avait plus d’attaches familiales, avait quitté l’école en cinquième, n’avait pas de travail, une dépendance à l’alcool et au cannabis, pas de logement, en gros pas de perspective, si jamais des perspectives avaient existées… Son avocate a souligné le manque d’efficacité des peines de prison le concernant, l’engrenage et le cercle vicieux dans lequel il se trouve. Elle parlait du « système », et sans vraiment continuer sur cette pente glissante, le sujet était pourtant bien lâché. Que faire dans une telle situation où une échappatoire paraît bien difficile ? Alors que le juge ne peut nier les difficultés et circonstances qui amènent à de tels actes, quel comportement adopter et quelle mesure prendre sans véritablement renoncer et surtout  veiller à la stricte application du droit ?

La dernière affaire concernait cinq jeunes garçons qui étaient assis à côté de nous auparavant. Il s’agissait de trafic de cannabis, usage de drogue et rébellion. Difficile de dire ce qu’il en est réellement, mais ils avaient l’air très détachés et peu impressionnés…

          Comme sans doute beaucoup d’autres après cette expérience, je m’interroge, sur la justice et son lien avec ce qui l’entoure (le législateur, le politique, mais aussi l’éducation, la politique sociale, la politique d’insertion…) puisqu’elle fait partie d’un tout, dont elle essuie parfois les plâtres.

 Je m’interroge surtout égoïstement. Cela fait deux ans que j’étudie le droit et je n’ai jamais cherché à me mouiller plus que cela. Certes, dans notre master affaires publiques à Sciences Po, nous étudions le droit public et non le droit pénal. Mais j’entends aussi parler de libertés fondamentales, de légalité des procédures, des évolutions du droit communautaire et européen qui ouvrent de nouvelles perspectives et garanties aux citoyens nationaux, de la question prioritaire de constitutionnalité avec laquelle on nous rebat suffisamment les oreilles.

Et pourtant, nous n’avons jamais visité les locaux du Conseil d’Etat ou d’un tribunal administratif ou encore d’une Cour  administrative d’appel pour voir véritablement comment le droit se rend et la façon dont il est reçu. La théorie est bonne mais la pratique inexistante. On prétend former dans notre école de futurs décideurs publics. Il serait sans doute de bon ton de montrer à ces décideurs, parfois coupés du monde, les enjeux des décisions et les difficultés sociales, culturelles, linguistiques qui y sont liées, en somme, la réalité.

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