Merlin l’enchanteur

Avez-vous déjà assisté à une lecture ?

Personnellement, je ne suis pas une grande adepte, pour deux raisons majeures je crois. D’abord, je considère la lecture comme quelque chose de très intime, qu’il n’est pas toujours facile de faire partager, chacun développant un rapport personnel au texte, à la prose et aux personnages. Ensuite, j’aime trop le théâtre et la mise en scène servie par des acteurs qui donnent à voir une histoire, avec une vraie proposition d’interprétation.

Alors bien sûr, certains textes se prêtent très bien au format des lectures, notamment quand il s’agit d’un récit à la première personne, et qu’il n’est question que d’un personnage.

Mais cette lecture a été un grand moment, et m’a donné à entendre la voix d’un comédien très particulier. 

Serge Merlin, la voix de Thomas Bernhard

Serge Merlin, acteur et homme de théâtre de 78 ans, est la voix de cette lecture. Quand on le voit arriver sur scène, on peut penser à Laurent Terzieff dont l’âge n’entache en rien la vigueur de l’interprétation et qui donne, au contraire, une sagesse et une force supplémentaires au texte.

Il est la voix de Thomas Bernhardt (auteur autrichien, 1931-1989) dans « Exctinction », actuellement au théâtre de la Madeleine (spectacle réalisé par Blandine Masson et Alain Françon, de France Culture). « Exctinction » est le dernier récit de l’auteur considéré comme son roman testamentaire, roman dans lequel il vient régler ses comptes, avec sa famille, son passé et son histoire. Il le fait de façon pudique, par l’intermédiaire du narrateur, Franz-Josef Murnau, originaire d’un petit village autrichien, et exilé à Rome.

Notre narrateur commence son récit par la découverte de la mort de ses parents et de son frère dans un accident, qu’il apprend par lettre. Evènement déclencheur et qu’on attend être dramatique, il ne les pleurera pas. Il les pleurera d’autant moins que cette nouvelle le replonge dans un univers qu’il avait fui et qu’il a honni toute sa vie, son enfance dans la propriété de Volseeg, et la médiocrité d’une famille bourgeoise autrichienne, obsédée par le commerce et tenant en horreur la lecture et la pensée.

Son aversion pour sa famille provient de deux données intrinsèquement liées.

Il a su qu’il n’était pas en enfant désiré, que sa mère avait consenti à avoir son frère aîné pour donner un héritier à la famille, mais qu’elle l’avait détesté de le voir naître. Bonjour la construction identitaire avec une telle information et la quête de reconnaissance. Serge Merlin raconte avec désespoir le traumatisme d’un enfant de 8 ans, giflé et enfermé dans sa chambre pendant 3 jours car il était allé dans la bibliothèque, alors qu’on ne peut que « cultiver des pensées aberrantes » en de tels lieux. Voici, dans les grandes lignes pour la partie « famille je vous hais ».

Mais le « famille je vous hais » prend une tournure très particulière quand on découvre que cette famille est liée à l’histoire nazie, fièrement supportée, et qu’elle a caché et protégé de nombreux nazis à la fin de la guerre (ce qui fut le cas pour Thomas Bernhard en 1943). Cela crée chez le narrateur un sentiment de rejet encore plus fort qui le pousse à vouloir « éteindre » sa famille, « éteindre ce récit », car si « nous cherchons notre enfance partout », il est des fois où « tu ne peux plus te retourner ». Il faut laisser cette enfance derrière soi. Ce que fait littéralement Franz-Josef Murnau en décidant de donner la propriété à la communauté israélite de Vienne. La boucle est bouclée. Reste peut-être une blessure non cautérisée de l’auteur, car l’on peut se demander s’il ne sera jamais en paix.

Le texte est une claque en plein visage, et la façon dont Serge Merlin le porte est pour le moins marquante.

                                                                  Serge Merlin dans Exctinction (photo: Brigitte Enguerrand)

La lumière de Serge Merlin

Il est des acteurs dont le parcours est marqué par une grande discrétion et qui n’en connaissent pas moins le succès et la reconnaissance de leur talent. C’est le cas de Serge Merlin. Depuis le début de sa carrière, dans les années 1960, il est apparu plusieurs fois au cinéma, quelques fois dans des feuilletons télé, mais il faut bien le dire, ses rôles dans Louis la Brocante ou le Comte de Monte Cristo n’ont pas laissé des souvenirs impérissables…

Néanmoins, au cinéma, et référence ultime (n’ayez pas honte, non non non), il fut le vieux monsieur aux vieux os fragiles,  Ramond Dufayel, dans Amélie Poulain, qui est celui qui guide l’héroïne et la pousse à sortir de ses rêveries (sous-titré espagnol s’il vous plaît): 

Toujours sous la direction de Jean-Pierre Jeunet, il fut le chef des cyclopes dans la Cité des Enfants Perdus (film qui a pu laissé des souvenirs traumatiques aux âmes sensibles et pas que)

Dans le cinématon réalisé par Serge Merlin, datant de 1981, on sent déjà la profondeur du comédien, qui sans mot, nous emmène dans son univers. Pour cette vidéo loufoque et muette, c’est ici

Car Serge Merlin est avant tout un homme de théâtre, fin connaisseur, dans la théorie et la pratique, d’auteurs majeurs, comme Samuel Beckett et Thomas Bernhard, donc. Il jouait l’année dernière le rôle titre de Minetti au Théâtre de l’Athénée. Il a aussi joué Le Neveu de Wittgenstein de T. Bernhard en 2007 au Théâtre de Chaillot. En 2003, il était présent au Théâtre de l’Odéon pour Le Dépeupleur de Beckett, et auparavant En Attendant Godot du même auteur… Il connaît la plupart des théâtres (Odéon, Marigny, Gennevilliers, MC 93, Théâtre des Amandiers, le Festival d’Avignon etc) même si nous, nous le connaissons moins. 

Vincent Josse le décrivait dans son émission du 23 mars comme un « tonnerre », ce à quoi Serge Merlin répondait d’une rire amusé : « mais non, je suis un petit bonhomme mais comme Thomas Bernhard est grand, il peut me faire monter à l’échelle de Jacob. Il est l’ivresse que je n’ai jamais pu trouvé dans l’alcool. »

Il y a, entre Thomas Bernhard et Serge Merlin, une vraie connivence, une vraie complicité, mais je n’irais peut-être pas comme d’autres jusqu’à dire que l’un épouse l’autre. Serge Merlin sait saisir toute la détresse du personnage, mais aussi le comique de ses commentaires au vitriol, ses accès et emportements, ce qui donne un côté jouissif à la représentation. Il raille ses sœurs névrosées qui ne savent que sautiller pour se déplacer, il assassine ses parents, son père, (par les mots et symboliquement) avec la description de sa redingote ridicule « qui a coûté cher car elle est indestructible ». Il parle de son ce dernier en citant son oncle qui lui rappelait que « seul l’imbécile pense que le monde finit là où il finit lui-même ». Thomas Bernhard emporte Serge Merlin qui nous emporte à son tour.

Maîtres tous deux dans l’art de l’exagération, il clame haut et fort : « je peux dire sans exagérer que je suis le plus grand artiste de l’exagération que je connaisse ». Et pourquoi cette importance de l’exagération ? Car l’exagération est une arme face à la vieillesse, elle est l’art de surmonter l’existence. Elle donne de la vie.

 

La lecture a été prolongée jusqu’au 30 mai, Théâtre de la Madeleine, 19 rue de Surène, 75008 Paris. Tarif unique : 20euros. Réservation : 01.42.65.07.09

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