Une artiste en voie de (pro)création

Sur Etats du Lieu, on aime les focus, parler de ce qui nous traverse l’esprit et de nos coups de cœur. En voici un : portrait d’une jeune artiste qui s’empare de la science. 

Prune Nourry est une jeune artiste qui n’a pas froid aux yeux. Dans l’art contemporain, certains sujets reviennent sur la table comme des leitmotiv, parfois traités avec brio mais attendus, et la tendance au subversif est de rigueur. Elle a quant à elle choisi d’investir un sujet que la littérature et la science-fiction avaient délimités comme chasse gardée : l’évolution de la science et ses implications directes sur nos modes de vie et nos sociétés.

Sculptrice plasticienne, elle s’aventure dans des domaines qui fourmillent de questions laissées en suspens : la science, la bioéthique, l’eugénisme ou la procréation.

A travers trois projets, menés ou en passe de l’être, une œuvre forte et dérangeante se dessine.

Les Bébés Domestiques

2006 fut la naissance des Bébés Domestiques. Prune définit ces bébés comme des « chimères » – créatures fantastiques de la mythologie composées de plusieurs animaux- ici à mi-chemin entre le chien et l’enfant.

Let me introduce you to Aglae : 

Plusieurs phénomènes sont ici questionnés : les manipulations génétiques, au cœur de polémiques, l’anthropomorphisation de l’animal domestique – la place irraisonnée que peut prendre l’animal au sein de la famille- et la fétichisation de l’enfant, voire sa réification. Ces Bébés questionnent le rapport entre l’humain et l’animal, véritable évolution sociologique. Il était donc dans la suite naturelle des choses que ces bébés soient replacés dans leur environnement donnant ainsi lieu à une confrontation entre leur présence et l’individu. Les bébés investissent la ville – aux sorties des parcs, des boulangeries, dans les rues- et le passant, d’abord spectateur, devient acteur de cette rencontre.

 

 

Plus tard, à Londres et Bruxelles ont lieu plusieurs « adoption days », où de sages nurses dévouées à leurs bébés cherchent dans les rues de la ville de potentiels parents désireux d’acquérir une nouvelle progéniture. Le bébé devient un membre à part entière de la famille et Prune retourne les voir chaque année pour immortaliser à nouveau leur portrait.

 

Le Dîner PrOcréatif

Corsé but my favourite !L’histoire de ce projet en forme de happening est née des réflexions lancées suite aux Etats Généraux de la Bioéthique (début 2009).

Les « progrès » de la science ont donné lieu à des questions éthiques importantes, dans la mesure où la main de l’homme intervient dans des processus jusqu’ici incontrôlables, à commencer par la procréation et la naissance de l’enfant. La question centrale devient la légitimité et l’usage de la science lorsqu’elle permet une maîtrise technologique de la transmission de la vie. Les techniques de Procréation médicale assistée (PMA) devenue les techniques d’Assistance médicale à la procréation (AMP) ont pour but originel d’aider les couples touchés par l’infertilité à avoir des enfants. Entorse heureuse à la nature s’il en est, ces techniques, encadrées par la loi de Bioéthique de 2004, sont plurielles : on trouve l’insémination artificielle, la fécondation in vitro et le transfert d’embryons congelés. Leur point commun : leur effet permettant la procréation « en dehors de tout processus naturel ». Le débat secoue la société depuis plusieurs années au point que de nombreux scientifiques ont pu parler d’ « acharnement procréatif ». Que penser des pratiques qui sont associées, telles que le diagnostic pré-implantatoire –pour éviter qu’une maladie génétique portée par le couple ne se retrouve dans l’embryon-, du diagnostic prénatal, souvent qualifié de « dépistage » qui détecte de façon précoce des maladies ou les malformations du fœtus ? Existe-t-il des dérives qui poussent à une chasse à l’anormalité ? Sans doute, si l’on regarde les chiffres et les listes grandissantes de maladies pouvant être détectées lors de ces examens. La question est passionnante bien que délicate. Rappelons seulement que 97% des cas révélés de trisomie 21 donnent lieu à une interruption médicale de grossesse (IMG). Il ne s’agit pas de condamner, mais de s’interroger sur les pratiques médicales et surtout les aspirations de la société qui les sous-tendent. Les possibilités accrues de sélection du bébé avant même sa naissance nous interrogent sur la recherche de l’enfant parfait.

 Prune Nourry met en scène lors d’un happening qui eut lieu à Genève en novembre 2009 le processus d’une procréation assistée, sur le mode culinaire, pour tendre vers l’enfant de son goût. Résumé en images par l’artiste :

 

Holy Daughters : un projet en gestation 

Changement de cap mais pas d’esprit avec ce dernier projet. En creusant le phénomène de sélection des naissances, pratiquées par différents pays mais selon des principes parfois différents, l’attention de Prune s’est portée sur l’Inde. Plusieurs observations sont mises en relation : l’Inde se caractérise par un fort déséquilibre démographique du fait d’un déficit des naissances de sexe féminin. Cela ne va pas sans bouleverser les rapports entre l’homme et la femme, dont les conditions de vie s’en trouvent dégradées. Ce constat est lié à l’apparition dans les années 80 des échographies, qui de façon généralisée, ont conduit au développement des avortements sélectifs – les foeticides- qui se font ici au détriment des filles.

A partir de ces observations,  nourries de la rencontre de nombreux spécialistes indiens, Prune développe ses propres hypothèses et propose de confronter la vache, animal sacré, symbole de fertilité, et la femme, qui elle aussi offre son lait et donne la vie. L’artiste crée des sculptures hybrides, des animaux étrangement humains, qui seront disséminées dans les rues de Dehli en septembre prochain. Puis, grâce au matériau tiré de cette expérience, le projet se poursuivra ailleurs, soulignant que le sujet ne se cantonne pas à un pays mais est bien universel. Nous vous reparlerons d’Holy Daughters à l’approche de l’évènement! 

 

 

L’œuvre de Prune établit de nombreuses passerelles, entre différents acteurs et différents mondes : en recueillant le témoignage de scientifiques, de généticiens, de philosophes, de sociologues, de France et d’ailleurs, elle participe à un dialogue indirect entre la science et l’art d’une part, et entre les interactions produites de cette fusion et la société d’autre part. L’art engagé, concept un peu galvaudé, pourrait être tout de même invoqué. Il ne l’est pas politiquement certes, mais il pousse le citoyen à s’emparer de questions centrales, au cœur de la société dans laquelle il s’inscrit. L’œuvre de Prune dérange. Tant mieux.

 

Pour en savoir plus :

http://www.prune-art.com/blog/fr/

– les dossiers clairs et passionnants du site http://www.genethique.org/

http://www.etatsgenerauxdelabioethique.fr/

 

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