Dao Anh Khanh: portrait d’une icône vietnamienne

Les performances de Dao Anh Khanh attirent des milliers de personnes et sont à chaque fois un succès. Son prochain projet? Utiliser sa résidence aux alentours de Hanoi pour transformer cette vallée de dix hectares en lieu d’art associant sculptures, land art, installations et peintures, en harmonie avec la nature. « Un spectacle que personne n’aura jamais vu ». Ce projet pourra bien prendre dix ans. Qu’importe, cet artiste voit les choses en grand. Heureuse rencontre avec un artiste comme on les cherche aujourd’hui,passionné, sensible et profond.


 

Dao Anh Khanh est connu comme le loup blanc au Vietnam et particulièrement dans sa ville natale de Hanoi.  C’est là qu’il a grandi et a développé son goût pour diverses formes d’expressions artistiques. Mais son lien avec l’art a toujours été ambiguë, et il a fallu du temps à Khanh pour s’affirmer en tant qu’artiste. Enfant, de 9 à 14 ans, il suit des cours d’art dont il garde un souvenir marquant. Son père, sceptique envers une carrière artistique, le pousse à passer l’équivalent du bac avant tout autre choix. Mais le diplôme une fois en poche, la question ne se pose plus car la guerre a éclaté et le choix réside maintenant entre la police ou l’armée. Ce sera sans hésitation la police et plus particulièrement le département artistique de la police secrète. Son rôle? Surveiller les artistes et leurs activités et faire remonter aux supérieurs les éventuels comportements suspects. Une aubaine en demi-teinte pour Khanh.

D’un côté, cette fonction lui permet de retourner sur les bancs de la fac des Beaux- Arts et de suivre les cours auxquels il a toujours voulu assister. De l’autre, sa couverture est vite mise à jour et les artistes se tiennent à l’écart de Khanh qui cherche pourtant à se lier avec eux. Il est par ailleurs déçu de voir ce qu’on apprend aux jeunes artistes. Tout n’est que propagande et même l’art traditionnel est évacué au profit de reproductions des portraits des généraux, à commencer par le vénérable Ho Chi Minh. Khanh et d’autres parviennent à se procurer de temps à autres des livres des maîtres tels que Picasso, Dali ou Chagall, mais les frontières sont fermées et les artistes s’en retrouvent isolés. Cette période est d’une grande complexité pour lui car pleine de paradoxes. Cette pauvreté artistique est exactement ce que le policier qui est en lui devrait se réjouir de voir. Mais l’artiste qui sommeille en lui est désolé de cette platitude.

Khanh nous raconte l’épisode qui fut pour lui le déclic. Chaque année, un concours avait lieu au sein de l’université de police. Les étudiants devaient s’illustrer dans plusieurs disciplines, notamment artistiques. Khanh n’a jamais remporté ces compétitions mais ses prestations étaient appréciées. Une année, il décide de chanter une chanson communiste d’origine cubaine dans un amphithéâtre qui réunit alors plus de mille élèves et la direction. Un seul détail :  Khanh ne peut pas chanter sans danser, la danse étant pour lui un élément fondamental de son interprétation. Or la danse est à cette époque, nous sommes en 1981, complètement interdite. A la fin de la chanson, personne ne parle, personne ne fait un bruit, tout le monde reste coi et le directeur lui- même est frappé d’immobilité. Khanh réalise alors la faute irréparable qu’il vient de commettre. Il raconte avec émotion la chute intérieure qui se produit en lui, comprenant que sa carrière au sein de la police n’est plus possible. Mais un deuxième mouvement intervient alors : les mille étudiants se lèvent tous ensemble et crient bravo à travers toute la salle. Une vie vient de se terminer et une autre d’éclore, Khanh change alors de voie.

Aujourd’hui âgé d’une cinquantaine d’années, Khanh prépare lui-même ses expositions. Il n’est pas censuré car il a gardé de bons contacts avec ses anciens collègues. Il faut dire également que son œuvre n’est pas politique stricto sensu et n’inquiète donc pas directement le gouvernement. Néanmoins, chaque performance nécessite de nombreuses autorisations et travailler dans ces conditions peut-être très laborieux, surtout quand l’on manque d’argent. Par exemple, la dernière performance, Tree of Life, qui s’inscrit dans le cadre de la célébration du millénaire de la ville d’Hanoi, n’aurait pu voir le jour sans le soutien financier et moral de l’Ambassade du Danemark. Tree of Life a eu lieu en octobre dans le district de Long Bien, à l’est de Hanoi, de l’autre côté du fleuve rouge et était d’une grandeur insolente, à la mesure des ambitions de l’artiste.

 

 

L’arrivée du spectateur était travaillée puisque s’élevait sur plusieurs kilomètres des colonnes en tissu et bambou hautes de 5 mètres, colorées de l’intérieur par des néons, et dans lesquels des femmes dansaient de façon lascive. Le ton est donné car la thématique des corps, des femmes et du sexe est un leitmotiv dans le travail de Khanh. Puis le spectateur était guidé jusqu’à l’atelier de l’artiste où une gigantesque construction de tiges de bambou avait été assemblée. Une cinquantaine de danseurs, hommes et femmes confondus, ont occupé la scène durant 45 minutes, tandis que vidéos et musique expérimentale venaient agrémenter le spectacle. « Un travail comme celui-ci a nécessité 4 mois de préparation, dont un mois pour la seule construction de la structure. J’ai également recruté les danseurs. Je ne travaille jamais avec des personnes qui ont dansé auparavant. Ceux de Tree of Life venaient d’un village proche de chez moi, ils sont tous issus de minorités ethniques ». La deuxième partie de la performance tournait autour d’un concert. Khanh chantait, il travaille les sons plus que les mots ou les notes, accompagné par des DJ jouant une musique plutôt psychédélique. Quand Dao Anh Khanh parle de son travail, il insiste davantage sur la musique et la danse que sur la peinture. La musique semble être son champ de création privilégié. Quand il peint ce n’est pas comme tout le monde, quand il chante et danse, on est là aussi loin du compte car « ce n’est pas comme ça que je suis né et ce n’est pas comme cela que je sais faire ». Il regrette de ne pouvoir jouer de la musique de façon classique, mais il a du mal à appliquer ce qui lui est dicté. C’est sans surprise.

Un seul domaine n’est pas encore conquis : l’écriture. Khanh se dit trop « stupide » pour cela. « Un soir, je devais écrire un rapport pour expliquer mon prochain projet afin qu’il soit approuvé. Je suis resté là pendant un long moment, incapable d’écrire un seul mot. Je me suis senti très stupide, moi qui sais parler, moi qui connais pourtant la langue vietnamienne. Et je me suis dit, va te faire foutre, tu dois être capable de faire cela. Et une heure durant j’ai écrit 15 pages. Le rapport était bouclé. Dans la même nuit, pris d’un sentiment très unique, j’ai écrit 50 poèmes, mais je ne veux pas appeler ça des poèmes, et je ne suis pas capable d’écrire quand je le veux ». N’aurait-il pas peur de ne pas être aussi bon dans ce domaine qu’il ne l’est dans d’autres champs artistiques? « Sans doute », confesse-t-il, mais c’est aussi qu’il veut garder l’écriture pour plus tard, quand l’énergie de la danse et de la musique lui sera passée…

 

 

Ce soir il chante dans un bar de Hanoi à l’occasion d’une soirée Halloween. Quel type de musique ce sera? « Je ne sais pas encore. Que voudrais-tu écouter? ». Et lui de décrocher son téléphone pour appeler le musicien qui va l’accompagner durant le show. Tout dans l’impro… Khanh est surtout un grand familier des nuits nocturnes et des endroits vivants de la capitale. Il déclare passer 200 nuits par an à danser et pas peu fier, il s’empresse d’ajouter, « si on désignait les cinq personnes qui dansent le plus à Hanoi, je serais sans doute le premier ». Il est clair que Khanh est de toutes les fêtes et dans le temps, il utilisait même sa carte de police secrète pour pouvoir écumer les endroits branchés, prenant le prétexte de « surveiller » les artistes dans les parages… Mais prochainement Khanh souhaite ralentir la cadence. « Je voudrais revenir à des fêtes plus intimes, plus petites, plus improvisées. Cela me permettra également d’économiser plus d’argent pour mon prochain projet! ».

 

 

Khanh a beaucoup voyagé. Son premier voyage en Europe il y a dix ans a d’ailleurs transformé sa vision de l’art. Il a depuis exposé dans de nombreux endroits, notamment à New York, mais sa vie est ici au Vietnam. Il perçoit les maux de la société vietnamienne et décrypte sans problème le jeu des autorités. « Ici les techniques politiques sont très efficaces. On ne te dit pas «tu ne peux pas danser », on te dit « tu peux danser, mais le bar ferme à minuit ». On ne te dit pas « tu n’es pas libre », mais on limite insidieusement tes déplacements et ta vie. Ils font en sorte que tu te sentes un peu libre, mais ils reprennent le dessus, et tu ne l’es jamais totalement ». Bon moyen de «contenir » les velléités. Cela va-t-il changer selon lui? « Sans doute pas. Ici le gouvernement fait en sorte de te contrôler, d’une façon ou d’une autre ».

Malgré cela, il est frappant de rencontrer un artiste aussi passionné et aussi confiant dans la nature humaine. Toujours ouvert pour discuter de son travail et recueillir les points de vue du public, son but ultime, et pas le moindre, est de changer la vie des autres. « Je ne veux pas faire de l’art pour les artistes. Je veux que l’art soit reçu par les gens, que cela les touche, que cela change leur façon de voir, leur esprit, leurs sentiments, leur vie. L’art a ce pouvoir, celui d’aider les gens à s’émanciper, à grandir. Il faut montrer ce qui se cache au delà des choses réelles ».  Rien que cela. Et pourtant, on a envie d’y croire avec lui.

 

 

Photos : Charles Groensteen

Site de Dao Anh Khanh : http://www.daoanhkhanh.com/index.asp

 

 

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