La « trois fois sainte » Jérusalem divisée par un anti-sionisme juif

Le cagnard estival de Jérusalem s’apaise à l’orée de la nuit. Assis sur un banc à l’ouest de la ville, je propose à Yakov, jeune hiérosolymitain, de m’accompagner le lendemain à Mea Sharim, le célèbre quartier ultra orthodoxe de Jérusalem. Sa réponse est sans appel : « I never go there. I hate them, they’re freaks. Why do you do ? » À force de discours généraux et de couverture médiatique sur le conflit israélo-palestinien, on oublie qu’Israël n’est pas un seul bloc uni et homogène, mais un pays comportant de nombreuses visions politiques et religieuses antithétiques. À Jérusalem, la diversité des opinions se traduit en divisions communautaires qui forment les quartiers de la ville. Ici plus qu’ailleurs, on comprend ce que le terme géopolitique veut dire. Chacun crée sa frontière communautaire au coeur de la ville, subdivisant le territoire et les quartiers, défendant parfois un bout de terre paraissant dérisoire. C’est sans compter qu’une des frontières principales est d’ordre théologique, et divise les israéliens entre sionistes et anti-sionistes.

 

Les ultra orthodoxes de Mea-Sharim ne côtoient que très rarement, si ce n’est pour le traverser, le quartier laïc et touristique de Ben-Yehouda, considéré comme « mécréant ». À l’inverse, les jeunes Israéliens laïcs comme Yakov, religieux ou non, ne mettent jamais les pieds à Mea-Sharim, et ont en horreur cette partie de la population. En deux rues, l’austérité orthodoxe disparaît pour laisser apparaître un quartier remplit de bar et de commerces vivants. En retour, dans des quartiers entiers, comme le rappelle Frédéric Encel dans Géopolitique de Jérusalem, « la circulation, les modes de consommation et de restauration, le domaine vestimentaire, la convivialité générale et le rythme de vie sont soumis aux strictes règles de l’orthodoxie »[1]. Plusieurs normes différentes régissent donc une même ville en fonction du quartier et de la communauté qui l’occupe.

La division fondamentale et première du pays est d’ordre théologique. Cela peut paraître paradoxale, mais la scission principale entre Israéliens s’effectue précisément au sujet du sionisme : la volonté de créer un Etat pour le peuple juif, de constituer une nation dans un devenir laïc et politique mis en commun. Mais prendre collectivement le destin juif en main, comme toute œuvre historique, c’est se substituer aux volontés et aux lois divines. Les « hommes en noir », orthodoxes et ultra orthodoxes appelés ainsi parce qu’ils portent au quotidien une redingote noire accompagnée de vêtements austères, sont les opposants historiques au sionisme politique théorisé par Théodore Herzl.

Déjà présents dans les villes saintes de Palestine avant les premières migrations sionistes du début du XXe siècle, les orthodoxes et ultra orthodoxes s’accordent sur la conception essentiellement religieuse d’Israël. Eretz Israël, la Terre d’Israël, n’est pas un territoire à conquérir ou un Etat à mettre en place, mais un don de Dieu. C’est en respectant scrupuleusement les lois de la Tora et en priant, que le peuple juif sera appelé à se réunir sur la Terre Promise. Il participera ainsi à la Rédemption et la résurrection des morts. Dès les premières arrivées sionistes, les orthodoxes ont bien précisé qu’aucun signe divin n’avait annoncé le retour des juifs. Ce regroupement prématuré en Israël, ajouté à la volonté de constituer un Etat, sont considérés comme une hérésie par les orthodoxes. Contraire à la volonté de Dieu, ces actions humaines ne peuvent que retarder l’avènement du Messie, et animer le courroux divin. Aujourd’hui encore, les ultra orthodoxes et les orthodoxes regardent donc avec mépris les jeunes juifs occidentalisés comme Yakov.

Culturellement, Yakov est un descendant des « nouveaux juifs » : les sionistes politiques qui formèrent des communautés collectivistes dans les années 1920-1930, et contribuèrent à la création d’un Etat Juif. Occidentalisés et bercés par des idéaux socialisants, ils marquèrent violemment les esprits et troublèrent les mœurs des musulmans et des juifs habitant initialement dans cette région. Tout à coup, les autochtones virent régner dans des villages organisés, l’égalité des salaires et des sexes, des prises de décisions démocratiques, des règles et des rythmes de vies totalement séculiers. Ces « nouveaux juifs » parlaient au quotidien la langue strictement réservée à la prière : l’hébreu. Ils emploient donc la langue divine et respectée dans des contextes triviaux, là où les orthodoxes réservent l’hébreu à la stricte sphère religieuse. L’usage linguistique révèle ainsi la forte différence culturelle divisant un même « peuple ». Dès le départ, tout oppose les juifs sionistes et les juifs orthodoxes. Mais c’est dans cette atmosphère de méfiance, voire de haine, que s’est constitué l’Etat d’Israël. Depuis sa constitution, il gère tant bien que mal cette dissension interne, ayant accueilli en son sein les juifs sionistes comme les juifs anti-sionistes.

« Après l’Indépendance vécue par nombre d’orthodoxes comme une tragédie, une sorte de statu quo s’instaura entre le monde fermé des « noirs » et l’Etat profane »[2]. Une indifférence réciproque règne toujours entre les deux communautés, mais elle ne peut cacher quelques inégalités fondamentales qui attisent les ressentiments. Yakov, comme tous les jeunes de sa génération sortis du baccalauréat, a été convoqué pour le service militaire. Il a passé un examen et a été exempté, faute d’avoir un « coefficient d’aptitude » suffisant pour servir son pays. Tous ceux qui réussissent le test passent au moins trois ans dans différents services : barrières de contrôles à la frontière palestinienne, éducation scolaire, ou poste à la radio militaire israélienne. Parmi la masse de citoyens servant le drapeau, certains échappent au service, avant même de passer l’examen : les étudiants orthodoxes. Jamais de matricules autoritaires pour eux, une loi mise en place par David Ben Gourion après la Guerre d’Indépendance les exempte d’office. Elle concerne aujourd’hui plus de 28 000 jeunes par an, qui évitent légalement l’effort national. La jeune communauté laïque a de quoi nourrir ses griefs envers les orthodoxes et ses défiances à l’encontre de l’Etat et de ses dirigeants. Une véritable fracture identitaire s’est donc formée. À l’échelle de l’Etat, le rapport de force ne semble pas si catastrophique puisque les orthodoxes ne constituent que 8% de la population. Mais à l’échelle de Jérusalem, les orthodoxes ont  une force démographique non négligeable, puisqu’ils constituent 30% de la population totale de la capitale. Les orthodoxes peuvent se faire entendre dans le jeu démocratique municipal, et n’hésitent pas à manifester violemment contre les lois laïques, ou les modes de vie « mécréants ». En définitive, comme l’a proclamé Ehoud Olmert lors d’une visite aux Pays-Bas : « La situation à Jérusalem est plus tendue entre orthodoxes et non-orthodoxes qu’entre Juifs et Arabes. »

Dans un contexte comme celui-ci, l’érection des palestiniens comme ennemis communs, permet encore de maintenir une cohésion entre israéliens. Un orthodoxe révèle en ce sens  au détour d’une conversation que Jérusalem n’est « pas en menace de guerre, [mais] en menace de paix ». La guerre permet aux pouvoirs politiques de masquer les divisions internes et les antagonismes. Ils créent l’unité en se focalisant sur le conflit israélo-palestinien. Cependant, un enjeu de taille se pose à la capitale, qui voit peu à peu ses habitants laïcs quitter la ville pour éviter les pressions orthodoxes. Yakov n’échappe pas à la règle, et n’hésitera pas à quitter sa ville natale si les extrémistes religieux prennent de plus en plus de pouvoir. Il rejoindrait ainsi les 50 000 personnes qui ont quitté la métropole entre 1980 et 2000 pour ces mêmes motifs. Le défi majeur de Jérusalem n’est peut-être pas celui que l’on croit. Il provient de cet électorat orthodoxe grandissant, dénué de sentiment d’appartenance à l’Etat hébreu et à sa culture, et qui n’hésitera pas à s’allier au camp arabe momentanément pour imposer le respect des règles toraïques sur l’ensemble de la ville.

 


[1] Frédéric Encel, Géopolitique de Jérusalem, Flammarion, 1998, nouvelle édition Champs, 2008, p.215

[2] Frédéric Encel, Géopolitique de Jérusalem, Flammarion, 1998, nouvelle édition Champs, 2008, p.214

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2 réponses à “La « trois fois sainte » Jérusalem divisée par un anti-sionisme juif

  1. Bonjour,

    Concernant le terme « nouveau juif », je reprends le terme employé par Frédéric Encel dans Géopolitique de Jérusalem.
    Il permet de distinguer les juifs présents en Palestine de longue date, et cohabitant avec les musulmans et les chrétiens, des premiers juifs sionistes arrivés au début du XXe siècle.
    Concernant le cadastre, on peut aussi, entre autre, consulter l’ouvrage de Frédéric Encel, qui différencie la géographie mythique et biblique, de la géographie réelle.

    Cordialement,
    JD

  2. Historiquement Eretz Israël n’a jamais existé puisque Jacob et ses fils n’ont jamais existé; et puisque David ne fut jamais que le chef d’une grosse tribu en partie sédentarisée dans la petite ville de Jérusalem d’après des archéologues indépendants (Cf. La bible dévoilée)

    Il n’était pas question de « Juif nouveau », mais d’ « Hébreu nouveau », ce qui n’est pas du tout pareil , car il était très souhaité que cet Hébreu nouveau soit au moins anti-religieux, sinon athée. Tout en prenant la Bible pour un récit historique et un cadastre et en gardant ce calendrier ridicule qui fait naître la Terre et l’Univers il y a seulement 5 770 ans.

    Tahish Falastine Al Koubra

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