Internet et débat démocratique

Patrice Flichy, Internet et le débat démocratique, Réseaux 2008/4, n°150, p. 159-185

 

 

L’auteur

Ancien élève de l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales (H.E.C), et titulaire d’un doctorat de 3ème cycle en sociologie, Patrice Flichy est professeur de sociologie à l’université de Marne-la-Vallée. Spécialiste des questions relatives aux techniques d’information et de télécommunication, Patrice Flichy a consacré une partie de ses recherches à l’étude d’Internet. Il est l’auteur d’Une histoire de la communication moderne, publié aux éditions La Découverte en 1997, et de L’Imaginaire d’Internet, publié en 2001. Il dirige la revue Réseaux.[1]

 

Sa problématique

A travers son article, Patrice Fichy pose une question centrale : Internet constitue-t-il un outil de communication permettant de favoriser le débat démocratique ? A première vue, la réponse serait positive dans la mesure où Internet met sur un pied d’égalité l’émetteur et le récepteur, ce qui favoriserait la démocratie participative.

Cependant, encore faut-il qu’Internet permette réellement à de nouveaux acteurs de prendre la parole. L’auteur se demande en effet si Internet ne reproduit pas finalement le schéma de concentration des médias traditionnels ; un nombre limité de sites Internet polariseraient les consultations des internautes privant ainsi de visibilité les plus petits sites.

 

Sa méthodologie

Dans son article, Patrice Flichy commence par faire la synthèse des débats relatifs à l’utilisation d’Internet comme outil de démocratie participative. Il se réfère ainsi à l’ouvrage de Cass Sustein, Republic.com, publié en 2001, mais aussi à l’enquête de Jennifer Stromer-Galley sur les groupes de discussion en ligne. Il examine dans un premier temps l’usage de la technologie Internet lors de son essor, puis analyse la situation actuelle. Afin d’étudier plus concrètement les usages d’Internet dans l’organisation militante en ligne, l’auteur analyse l’expérience de Temps réels, la section Internet du Parti socialiste, mais aussi Désirs d’avenir, le site de Ségolène Royal, et enfin le cas d’ATTAC.

Le corps de sa réflexion

Dans la première partie de son article (pp 162-165), Patrice Flichy associe Internet à une « Arène publique en ligne »[2], en expliquant qu’Internet a été perçu depuis le début des années 1990 comme une utopie permettant l’essor d’une « agora électronique »[3]. Internet aurait permis la formation d’un nouvel « espace de débat contrôlé par les participants »[4] capable de s’affranchir des médias traditionnels.

Cependant, les débats en ligne ne semblent pas toujours réunir les caractéristiques de l’espace public. En effet, les interlocuteurs en ligne sont certes sur un pied d’égalité, mais leur échange est rarement argumenté et laisse souvent place à une multiplicité d’opinions rigides.

Cette difficulté est résolue dans certaines communautés en ligne quand les individus partagent des intérêts communs. Dès lors, Internet devient un véritable lieu d’échange constructif. Il faut donc distinguer deux formes de dialogue en ligne, les « espaces de discussion mal identifiés »[5] où le débat n’est ni organisé ni cadré, et les communautés partageant un intérêt commun, qu’il soit politique, social ou culturel, où le débat est régulé. C’est dans cette seconde configuration qu’Internet semble favoriser la démocratie.

 

Dans la deuxième partie de son article « Homogénéité et diversité » (pp 165-177), l’auteur souligne que les débats politiques sur Internet ne réunissent finalement que des internautes partageant les mêmes opinions. Cette remarque découle de la question de savoir si les internautes ne consultent que des sites en accord avec leurs opinions, ou s’ils parcourent aussi des sites promouvant des positions différentes des leurs. Selon l’étude de Jennifer Stromer-Galley, Internet permet aux internautes de rencontrer des personnes partageant leurs intérêts, mais aussi d’autres ayant des opinions différentes. Internet semble donc pouvoir favoriser le débat public, mais s’il y a débat, il est intentionnel car les internautes auront alors décidé eux-mêmes d’aller sur un site d’opinions différentes des leurs.

L’auteur associe ensuite Internet à un espace qui concentre les internautes sur certains sites. Internet offre une information particulièrement riche et abondante. Cependant, malgré cette surabondance de l’information, l’internaute consulte exclusivement quelques sites d’information provenant des médias traditionnels qu’il perçoit comme étant de qualité. Par ailleurs, si le lectorat sur Internet s’est fortement accru grâce aux liens hypertextes, l’essentiel de ces liens sont concentrés sur un nombre très restreint de sites. Tout comme les autres médias, Internet est donc un espace très concentré, où la visibilité des petits sites est souvent limitée. Cette tendance est exacerbée par le rôle des moteurs de recherche qui hiérarchisent l’accès à l’information des internautes en fonction de la quantité de liens hypertextes faisant référence aux différents sites.

Toutefois, en dépit d’un certain monopole de la visibilité des grands sites, Internet  reste un espace ouvert, où il est plus facile de produire de l’information que dans les médias traditionnels. Internet aurait ainsi permis de « diversifier la circulation de l’information partisane »[6], en offrant à de petits partis une certaine visibilité que ne leur avait pas accordé les médias classiques. L’auteur déclare donc que « le web est apparu comme un moyen de communication de ceux qui étaient mal représentés dans les médias classiques »[7]. Par ailleurs, Internet donne non seulement la parole à des groupes constitués, comme des organisations idéologiques ou politiques, mais aussi à des individus, grâce aux blogs et aux sites d’autopublication. Cependant, l’influence de ces blogs semble rarement directe dans le débat public, s’ils ne sont pas relayés par de grands médias. Selon une étude de Drezner et Farrell en 2004, les blogs les plus connus sont ceux cités par les journalistes. Une fois de plus, l’espace informationnel en ligne apparaît comme un espace très polarisé autour d’un nombre restreint de sites considérés comme des références. Le risque est alors une communautarisation de l’opinion.

 

Dans la dernière partie de son article (pp 177-180), Patrice Flichy étudie l’impact d’Internet dans l’organisation de l’activité militante. Internet apparaît comme un outil permettant de résoudre la crise du militantisme et la diminution du nombre de limitants dans les nouvelles organisations, mais aussi dans les partis traditionnels. Le parti socialiste à ainsi développer Temps réels afin de réunir les militants séparés géographiquement. Ségolène Royal a de son côté développé le site Désirs d’avenir, dans le cadre des élections présidentielles de 2007.

Toutefois, si Internet favorise la participation militante, cet outil accroît aussi les inégalités entre militants car la « participation à un blog politique nécessite de posséder des capacités d’expression et des ressources argumentatives particulières ».[8]

Par ailleurs, si Internet est utilisé aujourd’hui par de grandes organisations politiques, cet outil a tout d’abord été mobilisé par de petites organisations « faiblement dotées en ressources organisationnelles »[9]. Internet est ainsi devenu un instrument clé de la vie militante pour acquérir de la visibilité. Dans un premier temps, Internet a été utilisé pour mutualiser des informations entre les militants, puis pour organiser des débats indépendamment de la direction du groupe militant. Selon l’auteur, Internet a permis à la base des militants de l’organisations ATTAC de s’exprimer en rapprochant les dirigeants et la base.

 

Ses résultats

Patrice Flichy aboutit à deux conclusions dans son article :

–       Internet peut être considéré comme un élément favorisant la démocratie participative grâce au développement de nouveaux dispositifs informationnels, et à des modes de débat en ligne comme les blogs.

–       Internet reprend le schéma des médias classiques à travers une audience très concentrée sur un petit nombre de sites considérés comme des références. Les liens hypertextes étant concentrés dans un petit nombre de sites, le toile Internet risque donc de finir par être fragmentée.

 

 


[1] Page personnelle des chercheurs du LATTS –Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés- : http://latts.cnrs.fr/site/p_lattsperso.php?Id=268

[2] Flichy P., « Internet et le débat démocratique », Réseaux 2008/4, n°150, p. 162.

[3] Ibid

[4] Idid

[5] Idid p.165

[6] Ibid p.171

[7] Ibid

[8] Ibid p.178

[9] Ibid

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Une réponse à “Internet et débat démocratique

  1. d’un point de vue purement technique patrice a raison sur toute la ligne mais notons que ceux qui dirigent la masse font déja croire le contraire

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