Google Art Project : l’art numérisé contre l’art sensible

Je fais suite ici à l’article publié le 3 février par Pierre-Vladimir, grâce auquel j’ai découvert l’existence de Google Art Project, et la démocratisation de l’accès à l’art qu’il permet. Je m’interroge sur la capacité de Google Art Project et Internet en général, à réellement faire « découvrir » les tableaux reproduits.

Google Art Project n’est pas la première interface permettant de voir sur Internet des œuvres picturales. Sur leurs sites, les musées montrent déjà leurs catalogues, de manière plus ou moins détaillée et ludique. Ils accompagnent souvent l’œuvre d’une description et d’une présentation. Il suffit aussi de taper dans la barre de recherche de Google, le nom d’un tableau pour en trouver immédiatement une reproduction. Ce que permet Google Art Project n’est donc pas nouveau en soi. Plus généralement, et moins numériquement, tout ce qui est mis à disposition sur Internet est trouvable en bibliothèque, dans des manuels spécialisés où les illustrations sont nombreuses. Pour zoomer, il faut alors utiliser une loupe.

La nouveauté

Le grand changement, qui n’est pas propre à Google Art Project mais à Internet, est marqué par l’accessibilité rapide, individuelle, et mondialisée du contenu. Internet permet de consulter autant de fonds et de collections éparpillés à travers le monde, en restant chez soi, et même, en restant assis sur une chaise. On ne peut que se réjouir de la facilité avec laquelle cet outil met en ligne des documents, des reproductions d’œuvres multiples et variées : ouvrages théoriques, littérature, tableaux, photographies, films, informations. C’est une mise à disposition généralisée des connaissances sans précédent.

Ce qui me paraît tout de même nouveau avec Google Art Project, c’est la centralisation de grands musées mondiaux sur un seul site, ce qui procure une sensation de vertige jubilatoire, de magie. Ce condensé donne l’impression d’une emprise totale sur le monde, d’un anéantissement de l’espace, et du temps. On note aussi la résolution de pixels supérieure à toutes les reproductions et les numérisations présentes actuellement sur la toile, au moins pour l’œuvre unique présentée par chaque musée. Nous remarquons déjà une limite à ce qui se présente comme une sorte d’universalisme illimité. La résolution et la qualité d’image de la « visite » du musée, en réalité quelques salles de présentation, ne sont pas optimales et dégradent l’esthétique des tableaux. C’est assez ludique, mais on ne capte finalement pas grand-chose de ce qui est exposé dans les musées, et support oblige, on ne s’arrête pas vraiment devant les oeuvres.

Les problèmes posés par l’écran

Internet, et plus généralement l’écran dont on dispose, malgré une prise de vue préalable à « 7 milliards de pixels », permettent-ils réellement de « découvrir La Nuit étoilée de Vincent Willem Van Gogh », ou de « nous promener dans ces superbes monuments », dont la superbe, dans le cas présent, est fortement amoindrie par l’absence d’une grande résolution ? Découvre-t-on vraiment un tableau, ou un musée sur Internet ? Dans quelle mesure l’écran ne réduit-il pas notre perception, l’accès, la découverte de toute œuvre, même picturale ou photographique ? À mon sens, aucune résolution, aussi élevée soit-elle ne remplacera la perception sensible et émotionnelle de l’œil humain. Plusieurs choses entrent en compte dans la découverte d’une œuvre, et son appropriation par le regard. Ce que ne peut pas reproduire l’écran, c’est au moins le format et la texture.

L’écran et le format de l’oeuvre

Le format du tableau est nécessairement proportionnel à la taille de l’écran que l’on possède, et celui-ci a une importance considérable dans la réception d’une œuvre. Le cinéma est le bon exemple d’un art qui ne se vit pleinement que dans une salle de cinéma, par la taille importante de son écran. Ce qui ne veut pas dire qu’un film n’est pas visible sur un écran de télévision ou d’ordinateur, mais seulement qu’il n’a pas le même effet, il ne nous embrasse pas de la même manière. C’est aussi valable pour une peinture. Aucune illustration sur un manuel d’Histoire ou Internet ne peut reproduire la vue réelle de La Liberté guidant le peuple de Delacroix. On a beau avoir vu, ou étudié ce tableau des centaines de fois, on ne mesure son importance qu’à son contact direct, dans la salle du Musée du Louvres. Et le format de 2m60 sur 3m25 y est assurément pour quelque chose, puisque les personnages représentés nous apparaissent à taille humaine, réelle. Le spectateur peut ainsi avoir la sensation d’être dans le tableau, dans l’action représentée. Il est à mon avis impossible de découvrir ce tableau de la même manière, par l’intermédiaire du format d’un écran, ni par l’artifice du zoom à l’intérieur du tableau. La réception d’une œuvre est modifiée et liée à son support de diffusion. C’est ce pourquoi Google Art Project ne remplacera jamais la visite réelle d’un musée, ni la découverte en situation d’un tableau.

L’écran voile la texture de l’oeuvre

La texture picturale est la seconde donnée qui n’est pas encore reproduite par l’écran, ou une illustration. Malgré le zoom dans l’image, on ne sent pas la présence et le travail de la matière sur la toile. Si l’on peut scruter « les moindres détails de la toile », on ne peut pas les voir vraiment. Notre cerveau reconnaît bien une troisième dimension, un relief, des craquelures, mais ce n’est qu’une interprétation déduite grâce à la présence d’ombre et de lumière sur la photographie. Cette troisième dimension, le fait que la peinture a plusieurs couches, qu’elle sort de l’espace plane de la toile, n’est visible effectivement que face au tableau, en condition réelle. Et c’est dans cette condition que ces couches multiples, ce travail de la matière, peuvent nous toucher, parce qu’elles sont visibles et qu’elles appartiennent au domaine du sensible. Or, la photographie d’une peinture aplanit nécessairement les reliefs présents sur la vraie toile, et enlève ainsi une part de la texture, de la matière qui fait qu’une peinture est vivante, active face à notre regard.

Déplaçons-nous toujours au musée le week-end

Si Google Art Project, comme d’autres sites ou supports, permet de voir des reproductions détaillées de tableau du monde entier, il ne doit pas nous empêcher de nous déplacer au musée le week-end. Sans quoi nous risquons de perdre, contre une simple documentation, l’essence de la relation avec l’art : l’expérience esthétique, le contact sensitif, l’émotion, en bref, le dialogue entre l’œuvre et son spectateur.

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2 réponses à “Google Art Project : l’art numérisé contre l’art sensible

  1. 🙂
    En effet, je suis resté sur une définition traditionnelle de la visite, et je n’ai pas pensé à distinguer la « visite virtuelle » de la « visite réelle », c’est une des limites de ma critique, cela aurait permis plus de discernement…

  2. Je remercie Jean-Daniel pour cette analyse critique et détaillée de mon article. Je suis content que cette publication ait pu permettre de redynamiser cette très belle plateforme qu’est « Etats du Lieu ». Je partage totalement sa conception de l’art. Je reviens tout juste d’une visite numérique du Musée de l’Hermitage de Saint-Petersbourg, et il est certain qu’Internet ne remplacera jamais l’expérience sensible de l’art. Dans le même registre, écouter notre iPod ne pourra pas être la même expérience que voir un musicien jouer sa partition. Si mon technoptimisme m’amène parfois à m’enjouer, je n’ai pourtant jamais pensé que le Google Art Project puisse remplacer « la visite réelle d’un musée », ou « la découverte en situation d’un tableau ». Ce projet reste un très bel outil pour mettre en visibilité certaines collections, pour susciter la curiosité des internautes, et je l’espère les inciter à aller voir une véritable exposition.

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