Galerie DIX291

Ami lecteur, aujourd’hui je te propose d’intercaler une étape entre ton habituelle tournée des galeries du 3ème et ta virée nocturne dans les troquets de Bastille. Au sortir du Marais, au lieu d’aller t’échouer dans un quelconque bar bondé de la rue de Lappe, pense à faire un arrêt galerie DIX291, lieu d’art à échelle humaine, composé d’un rez-de-chaussée et d’un sous-sol pour une surface totale avoisinant les 60m2. Comment t’y rendre ? Une fois à Bastille, emprunte la rue de Charonne, puis après avoir traversé le pittoresque passage de l’Homme*, tu trouveras juste sur ta droite une petite porte encadrée de bambous en pot. Une fois ce seuil franchi tu découvres une pièce aux murs arrosés de lumière, avec un petit escalier pour descendre sur ta gauche et derrière un bureau plus quelques chaises où il y a toujours une aimable personne pour t’accueillir et te renseigner. Te voici arrivé chez DIX291, ce jeune espace, ouvert il y a un peu plus de six ans, à l’initiative d’un duo d’artistes collectionneurs (graphistes de profession) : Myriam Bucquoit et Bernard Crespin. DIX, parce que tu les trouveras au 10 passage Josset, une petite ruelle coincée entre le faubourg Saint Antoine et la rue de Charonne. 291 en clin d’œil à la galerie new-yorkaise 291 (renommée par la suite « An American place ») d’Alfred Stieglitz, artiste photographe et grand passeur d’art, dont l’unique credo était qu’une seule chose compte : ce qu’il y a sur les murs.

Credo repris par DIX291 qui n’expose jamais Untel pour lui-même mais seulement pour certaines de ses œuvres, pour une série de travaux en particulier. « Nous voulons défendre des œuvres plus que des artistes, c’est vraiment la mise en valeur des œuvres qui importe » m’explique Myriam Bucquoit, présente le jour de ma visite. En conséquence, DIX291 ne représente pas un groupe d’artistes, ni n’entend les ré-exposer régulièrement ou soutenir tous leurs travaux quels qu’ils soient. D’ailleurs on ne trouvera sur leur site nulle liste de noms, les artistes ne faisant pas plus partie de la galerie que d’un centre d’art. Le lieu suit une autre philosophie « nous créons, nous collectionnons et DIX291 est pour nous une troisième manière de vivre l’art, par la proposition de présentations travaillées ». La galerie n’est ni commerciale ni associative, elle est autonome, c’est un espace privé animé par des passionnés. DIX291 échappe ainsi aux pressions marchandes ou institutionnelles et à la course au rendement ou aux subventions ; ce qui lui assure une programmation indépendante et un rythme singulier : seulement trois expositions par an, de dix semaines chacune. « Ce lieu est excentré, nous voulons laisser aux gens le temps de venir et pouvoir être le plus pointus possible dans notre proposition curatoriale ». Hé oui, quand on veut faire bien, il faut faire peu.

DIX291 la galerie

Vue de l’entrée de la galerie.
©DIX291

Que voit-on chez DIX291 ? « Nous montrons des œuvres qui ne se voient pas ou peu à Paris et qui globalement manquent de visibilité en France ». Et, cela va de soi, en méritent davantage. Car outre cette condition de (in)visibilité, l’unique critère est la qualité du travail indépendamment de toute consécration commerciale ou étatique de l’artiste. Et indépendamment de l’appareillage discursif, même brillant, qui pourrait accompagner ce travail. « Tous nos choix proviennent d’exigences esthétiques ». Il n’y a donc pas vraiment de positionnement théorique fort vis-à-vis de l’art contemporain même si le visiteur assidu notera des affinités avec un certain type de création et un attachement à l’image figurative, picturale en particulier l’attitude adoptée est un vivre (dans) l’art très concret. Dans la lignée de Stieglitz qui écrivait dans son manifeste « pas de règle, pas de -isme, pas de théorie », Myriam Bucquoit décrit ainsi leur position : « On ne s’interdit rien et on n’est pas là pour dire que le reste (galeries commerciales, musées, centres d’art) c’est nul. Nous avons une pensée artistique et savons qu’elle n’aura pas de visibilité si on ne lui en donne pas nous-mêmes ». L’intention au cœur du projet a été très bien comprise par les artistes et la critique, sauf certains d’entre eux qui, partisans d’un cloisonnisme, lui ont réservé un accueil plus mitigé ; ils ne comprennent pas que l’on puisse à la fois exposer et être exposé, présenter des œuvres commercialisables aux côtés d’autres qui ne sont pas à vendre (nb : en cas de vente, celle-ci se réalisera directement entre l’intéressé et l’artiste ou sa galerie, DIX291 n’intervient pas dans la transaction).

DIX291 expose donc des artistes divers, jeunes et moins jeunes (voire décédés), français ou étrangers, reconnus un peu, beaucoup, à la folie… ou pas du tout. Parfois méconnus en France et pourtant de notoriété internationale, comme ce fût le cas de Cristof Yvoré, peintre français invisible en son pays, montré en 2012. Parfois connus seulement pour une partie de leur œuvre, l’autre partie demeurant peu visible, tels les portraits dessinés par Konrad Klapheck. D’autres, sans grande renommée et sans marchand, ont trouvé un galeriste suite à leur passage par DIX291 (par exemple, Marcel Berlanger est depuis soutenu par Nicolas Silin et Bart Baele se produit maintenant à la galerie Polaris). « Les expositions se montent au fil de nos rencontres, de nos découvertes en exposition. Il s’agit d’artistes que nous connaissons, collectionnons parfois et dont nous partageons les aspirations. Par exemple, pour Christof Yvoré, nous avons découvert son travail par hasard, en feuilletant une plaquette ! » L’origine d’une exposition a toujours pour point de départ une proposition, une idée venant des galeristes (ami lecteur, si tu es artiste inutile d’envoyer ton portefolio). La galerie ne dispose pas d’un fonds propre d’œuvre, donc pour une exposition (si l’on fait abstraction de la collection particulière du couple) tout fonctionne sur le prêt, souvent des artistes, parfois de leur galerie ou de leurs ayants droit. Et ça marche très bien comme ça, « nous n’avons jamais eu de difficulté particulière pour obtenir des œuvres, il suffit de faire ça de manière professionnelle » me raconte Myriam Bucquoit.

DIX291 Le corps, les songes

Vue de l’exposition actuelle, Le Corps, les songes,
Katerina Christidi (à d.) et Diana Quinby (à g.)
©DIX291

Parmi les expositions montées, on retrouve les formes classiques que sont la monographie personnelle ou l’exposition thématique collective et aussi un troisième format moins fréquent (trop rare d’après moi) le duo d’artiste. Souvent les artistes ne se connaissent pas. Pour ce type de manifestation leurs œuvres sont mises en valeur tantôt par contraste (chaque artiste montre dans une pièce et fait écho à celle occupée par l’autre) tantôt par mélange où elles se répondent dans un jeu d’alternance. Ce qui offre une lecture originale des œuvres, fondée sur le rapprochement et la différence, les hapax et les récurrences qui peuvent être relevés entre les deux démarches. Le propos curatorial se déplace dans l’interstice formé par ces deux réflexions artistiques, il se fait lien et rend sensible la commune pensée qui s’effectue entre les artistes. « Ce ne saurait être un principe systématique mais il y a des travaux qui prennent de l’intérêt quand on met en valeur une relation » affirme Myriam. C’est le cas en ce moment et jusqu’au 7 décembre 2013, où deux plasticiennes se partagent l’espace dans une exposition intitulée Le Corps, les songes. Le regard effectue une série de va-et-vient entre l’onirisme charbonneux des dessins de Katerina Christidi, où se mêlent noirceurs veloutées ou rugueuses dans de subtils contrastes qui vous emmènent jusqu’aux portes de l’infravisible. A ces espaces cachés répondent les corps nus de Diana Quinby, sans visages et sans far, segmentés par le cadre, travaillés, burinés par le temps et le trait.

Pierre LŒNAUT

*Attention on trouve souvent la porte close au bout de ce passage

Remerciements à Myriam Bucquoit pour son accueil et sa disponibilité.

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