2 humains, 1 appartement : 3some

          « 3some c’est trois personnes : deux humains et un appartement. »
Derrière cette déclaration énigmatique personnifiant les murs blancs et les espaces carrelés de l’architecture contemporaine de Cergy, se cache un flux permanent d’initiatives artistiques, lancé dans les flots de la vie quotidienne par Jessica Guez et Théo Robine Langlois. Ces deux complices utilisent leur appartement pour réaliser des expositions ou des événements artistiques.

« Nous avons décidé de nous installer en colocation ensemble pendant un an, afin d’être indépendants et libres de travailler comme on le souhaite (…) c’est une facilité d’accès à la réalisation de commissariats. » Leur lieu de vie oscille ainsi sous les ondes de l’expérience artistique depuis le 8 octobre 2013, date du vernissage de leur exposition inaugurale : More Money, More Problems.

More Money More Problems 2

Le choix du lieu d’exposition trouve son origine dans cet axiome formulé par Théo : « Pourquoi exposer dans un appartement ? Parce qu’on n’habite pas dans un musée, ni dans une galerie ». L’apparente évidence du propos révèle plus profondément la volonté de mélanger les usages, en permettant à l’art de se faire au jour le jour, dans les entrailles mêmes de l’habituel, sans que soient séparées les différentes sphères de l’expérience sensible. « Il était hors de question d’effacer la quotidienneté présente dans l’appartement. Donc il ne fallait pas transformer notre appartement en galerie, mais s’en servir pour montrer des œuvres ». Comme un boomerang, l’assertion première pose cette question en retour : que ferions-nous de nos appartements et de nos lieux d’exposition, si nous vivions effectivement dans un musée ou une galerie ? Quelle forme prendrait notre existence si nous inversions radicalement notre façon de vivre les différents espaces segmentant la vie ?

          3some tente de réaliser la synthèse d’éléments séparés, utilisant un même lieu pour deux usages différents. En intégrant l’art au cœur de la banalité de la vie [1], ils composent avec son rythme et ses formes, du 11 au 15 novembre 2013, ils ont organisé une résidence d’une semaine se concluant par une exposition ouverte jusqu’au 8 décembre 2013 [2]  : « l’appartement fait partie du projet, donc on est attentif à lui quand on accroche », c’est un geste, une impulsion « pour Habiter poétiquement le réel, le titre d’une magnifique exposition de François Piron à Lille ».

Ping Pong

Exposition qui s’appelait, en fait, Habiter poétiquement le monde [3], ce qui n’est pas la même chose [4]. Car si le réel est une des formes du monde, le monde ne se limite pas à son aspect réel. Au contraire, il ouvre sans cesse vers la possibilité d’une nouvelle cartographie de nos représentations et de nos situations communes ou individuelles, acceptant ainsi les introspections autant que les projections. L’expression empruntée au poème d’Hölderlin En bleu adorable, « Habiter poétiquement le monde » impose un positionnement par rapport à ce qui nous entoure au sens large, et propose une appréhension singulière de l’existence ou de la communauté humaine. Sans être limité par les choses matérielles qu’induit le terme de réel, elle demande à ce que nous produisions notre propre définition du monde. « Habiter poétiquement le réel », c’est déjà, finalement, faire un choix dans sa perception du monde. En quelque sorte, c’est réduire le monde à sa définition matérielle et concrète – sans connotation négative. La formule est déjà une découpe et une appropriation subjective du monde qui n’a pas lieu dans le titre de l’exposition du LaM.

          Si je retiens volontairement ce lapsus entre les termes réel/monde, c’est qu’il évoque probablement la ligne plus franche que 3some s’est donnée à travers son exposition More Money, More Problems, dont « l’idée était de cultiver un rapport décomplexé à l’argent (…). Autrement dit, comment exposer des artistes sans argent ? ». Il s’agissait bien, pour cette première exposition, de jouer et de dépasser doublement le réel: en prenant pour thème l’un des composants les plus omniprésents de nos sociétés capitalistes, et en proposant aux artistes convoqués de réinterpréter les Statements libre de droit de Lawrence Weiner. Plus généralement, l’initiative tend à se saisir de la matérialité du monde pour le vivre esthétiquement : « Nous souhaitons aussi travailler hors les murs en investissant la ville. La programmation se construit au fil du temps ».


[1] A ce sujet, Pierre Lœnaut m’a justement fait remarquer que « la grande majorité des œuvres se trouve dans des collections privées, là où habitent des collectionneurs ». Il remet donc justement en question l’hypothèse d’une « synthèse d’éléments séparés » concernant les œuvres, car « 3some, en un sens, montre les œuvres telles qu’elles sont le plus souvent et comme on ne les voit que très rarement », c’est-à-dire exposées comme chez celui qui la possède. La problématique soulevée par l’exposition en appartement pose cette question : « comment serait installé un travail une fois sorti de l’atelier et vendu à un particulier ? Réponse : sur une table basse juste à l’entrée ». Le dispositif de monstration en appartement apparaîtrait-il plus fidèle à la réalité de la vie des œuvres que l’exposition muséale ?
Ce rebondissement me pousse donc à préciser que je proposais une lecture du point de vue des espaces de vie: vivre l’appartement comme un lieu d’exposition, et le lieu d’exposition dans un appartement. C’est là que se joue la synthèse selon moi, dans ce que Jessica Guez et Théo Robine Langlois se donnent à vivre, et donnent à vivre aux visiteurs entrant dans un espace privé devenu public, un espace dont le double usage est volontairement maintenu.

[2] Les feuilles tombent, une balle de ping pong rebondit, Pierre Miclare, résidence et exposition du 11 au 15 novembre ; exposition sur rendez-vous du 16 novembre au 8 décembre 2013.

[3] Habiter poétiquement le monde, exposition du LaM (Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut), du 25 septembre 2010 au 30 janvier 2011, commissaires d’expositions : Savine FAUPIN, Christophe BOULANGER, François PIRON. Voir aussi le dossier pédagogique offrant un éclairage théorique.

[4] L’entretien ayant été rédigé par écrit pour permettre le temps de la réflexion, je n’ai pas cherché à faire corriger cette erreur, le terme réel étant à mon sens plus révélateur et proche de l’initiative de 3some que celui de monde. Je considère le lapsus pour ce qu’il laisse justement entendre de la démarche.

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